Il Programma Comunista, n° 21, 1957

7 Novembre 1917-1957

Quarante années d’une évaluation organique des événements de Russie
dans le dramatique développement social et historique international
[1]

 

Table des matières

A. La Russie contre l'Europe au XIXe·siècle. 2

B. Les perspectives de déclin du dernier féodalisme. 4

C. L'ineffaçable épopée de la révolution prolétarienne mondiale. 5

D. Sinistre parabole de la révolution tronquée. 8

ANNEXES. 12

Trotski, Discours à la 15e Conférence du Parti russe, 1er novembre 1926 (extraits) 12

Bordiga, le marxisme et la question de la prévision (extraits) 14

Lénine sur le chemin de la révolution (1924) 14

Russie et Révolution dans la théorie marxiste (1954), 1ère partie, § 14 : Que vienne la guerre ! 14

Russie et Révolution … (1954), 1ère partie, § 22 : Consigne d’Engels pour les affaires russes. 14

Russie et révolution …, 1ère partie, § 39 : Après le verdict. 15

Russie et révolution …, 2e partie, § 1 et 2. 16

Les grandes questions historiques de la révolution en Russie (1955), § 26 : Où va la Russie?. 16

 

A. La Russie contre l'Europe au XIXe·siècle

1. Une première bataille, livrée par les socialistes marxistes à propos du rôle de la Russie dans la politique européenne, eut pour contenu la réfutation de l'opinion fausse suivant laquelle les conclusions du marxisme historique seraient inapplicables à ce pays. L’internationalisme marxiste avait étendu à la France, à l'Allemagne et à l'Amérique, en raison de leur portée universelle, les déductions sociales tirées de l'étude du premier capitalisme en Angleterre. Aussi notre école ne douta jamais que cette clef de l'histoire pouvait ouvrir les portes qui semblaient s'être fermées pour toujours au nez de la société bourgeoise et devant les baïonnettes napoléoniennes, retardant d'un siècle tout le développement historique.

2. Pour la Russie, le marxisme attendit et préconisa donc, comme pour tous les pays européens, une révolution bourgeoise du type des grandes révolutions anglaise et française. En 1848, celle-ci vint ébranler toute l'Europe centrale. Pour Marx, la Russie des tsars assumait la fonction de citadelle de la réaction européenne antilibérale et anticapitaliste. C'est pourquoi la destruction du mode de production féodal y fut prévue, attendue, revendiquée. Jusqu'en 1871, l'appréciation marxiste de toutes les guerres qui se succédèrent en Europe sera fonction de leur capacité à entraîner un désastre pour Pétersbourg. Cela fit accuser Marx de pangermanisme antirusse, mais s'il souhaitait la défaite du tsarisme, c'est parce que son maintien constituait un obstacle non seulement à la révolution bourgeoise, mais à une ultérieure révolution ouvrière en Europe. En conséquence, la Première Internationale ouvrière accorda son plein appui aux mouvements des nationalités opprimées par le tsar, l’appui à la Pologne étant classique.

3. La doctrine historique de l'école marxiste considère comme close en 1871, en Europe, la période de l'appui socialiste aux guerres de systématisation nationale en Etats modernes, aux luttes internes de la révolution libérale et aux renaissances nationales. A cette date, l'obstacle russe se dresse toujours à l'horizon. A moins d'être abattu, il barrera la route à toutes les insurrections ouvrières dressées contre "la confédération des armées européennes", envoyant les Cosaques défendre non seulement de Saints Empires, mais aussi des démocraties parlementaires capitalistes dont le cycle est clos en Occident.

4. Très vite, le marxisme s'occupe des problèmes sociaux de la Russie. Il étudie sa structure économique et le développement des antagonismes de classes, ce qui n'empêche nullement qu'il faille analyser le cycle des révolutions sociales en tenant compte des rapports de force internationaux, la gigantesque construction de Marx ayant mis en évidence que les conditions de la révolution résidaient dans une maturité de la structure sociale (dont dépendent les étapes du cycle révolutionnaire) qui se manifeste justement à l'échelle internationale. Tout de suite, donc, une question se pose: n'est-il pas possible d'abréger le développement historique qui, en Russie, n'est pas encore arrivé au stade atteint dès le début du XIXe siècle ou dès 1848 en Europe? Nous avons deux réponses de Marx à ce problème : la première en 1877, dans une lettre à un périodique; la seconde en 1882, dans la préface à la traduction russe du Manifeste du parti communiste due à Véra Zassoulitch. La Russie pourra-t-elle sauter par-dessus le mode de production capitaliste? La première réponse est partiellement positive: "(…) si la Révolution russe marque le signal d'une révolution prolétarienne en Occident, de sorte qu'elles se complètent mutuellement (…)."[2] Mais la seconde déclare que cette occasion était déjà perdue. Elle se réfère à la réforme agraire bourgeoise de 1861 - abolition de la servitude de la glèbe - qui provoqua la dissolution finale du communisme primitif de village; Bakounine, férocement stigmatisé par Marx et Engels, en avait fait l'apologie. "Si la Russie poursuit dans la voie qu'elle a prise après 1861, elle perdra la plus belle occasion de sauter par-dessus tous les aléas fatals du régime capitaliste que l'histoire ait jamais offerte à un peuple. Comme tous les autres peuples, elle devra subir les lois inexorables de ce système."[3] Voilà tout, concluait abruptement Marx. C'était tout: la révolution prolétarienne ayant échoué et ayant été trahie en Europe, la Russie d'aujourd'hui est tombée dans la barbarie capitaliste. Des écrits d'Engels sur le mir communiste russe[4] montrent que, dès 1875 et à plus forte raison en 1894, le mode capitaliste de production paraît avoir gagné la partie: désormais il domine, sous le pouvoir tsariste, dans les villes et dans certaines régions de la campagne russe.

5. En Russie, l'industrie capitaliste est née grâce à des investissements directs de l'Etat plutôt que d'une accumulation primitive. Avec elle, c'est le prolétariat urbain et le parti ouvrier qui apparaissent. Tout comme les premiers marxistes dans l'Allemagne de 1848, ce parti est placé devant le problème d'une double révolution. Sa ligne théorique (représentée tout d'abord par Plekhanov, puis par Lénine et les bolcheviks) est en pleine harmonie avec celle du marxisme européen et international, surtout à propos de la question agraire, qui est de première importance en Russie. A cette double révolution, quelle sera la contribution des classes rurales, des serfs et des paysans misérables bien que juridiquement émancipés, dont les conditions de vie ont empiré par rapport à celles qu'ils connaissaient dans le féodalisme pur? Partout, serfs et petits paysans ont historiquement soutenu les révolutions bourgeoises, et ils se sont toujours insurgés contre les privilèges de la noblesse terrienne. En Russie, le mode féodal présente cette originalité de n'être pas centrifuge comme cela avait été le cas en Europe et surtout en Allemagne: pouvoir d'Etat et armée nationale y sont en effet centralisés depuis des siècles. Historiquement, et jusqu'au XIXe siècle, cette condition est progressive, non seulement sous l'aspect politique et historique (c'est-à-dire en ce qui concerne les origines de l'armée, de la monarchie et de l'Etat, importés du dehors), mais aussi sous l'aspect social. L'Etat, la Couronne (et certaines communautés religieuses non moins centralisées) possèdent plus de terre et de serfs que la noblesse féodale: de là la définition d'un féodalisme d'Etat qui résista bien au choc des armées démocratiques françaises et contre lequel Marx alla jusqu'à invoquer, des années durant, l'assaut des armées européennes, turques et allemandes.

En résumé, la voie du féodalisme d'Etat au capitalisme d'Etat a été moins longue en Russie que ne l'a été en Europe celle du féodalisme moléculaire aux Etats bourgeois centralisés, et du premier capitalisme "autonomiste" au capitalisme concentré et impérialiste.

B. Les perspectives de déclin du dernier féodalisme

6. Ces formes sociales séculaires expliquent qu'une classe bourgeoise d'une puissance comparable à celle d'Europe ne se soit jamais formée en Russie. En conséquence, la greffe de la révolution prolétarienne sur la révolution bourgeoise, que les marxistes attendaient, apparaissait encore plus difficile que dans l'Allemagne de 1848. A la différence de ce qui s'était passé en Angleterre, la tradition révolutionnaire allemande s'était tout entière épuisée dans la réforme religieuse. Constatant cette carence, au XIXe siècle, Engels se tourne vers les paysans dont il retrace la guerre historique de 1525 et la terrible défaite due à la lâcheté de la bourgeoisie urbaine, du clergé réformé et aussi de la petite noblesse. En Russie (où une petite noblesse et un clergé rebelles faisaient également défaut), la classe paysanne pouvait-elle jouer le rôle de substitut de la classe bourgeoise politiquement absente? Tel fut le premier point sur lequel les marxistes entrèrent théoriquement et pratiquement en lutte contre tous les autres partis. Selon la formule de nos adversaires, la Révolution russe ne devait être ni bourgeoise ni prolétarienne, mais paysanne. Nous n'avons défini la révolution paysanne que comme une "doublure" de la révolution bourgeoise urbaine. Le marxisme, durant cent ans de polémiques et de guerres de classe, a refusé la perspective monstrueuse d'un "socialisme paysan" qui naîtrait en Russie d'une occupation des terres par les petits cultivateurs afin de s'en rendre propriétaires sous une forme d'utopie égalitaire, et qui parviendrait ainsi à contrôler l'Etat bien mieux que n'auraient pu le faire la bourgeoisie impuissante et le nouveau prolétariat dont on ne soupçonnait pas la terrible énergie découlant de son existence en tant que section du prolétariat européen. La bourgeoisie naît nationale et ne transmet pas d'énergie par-dessus les frontières. Le prolétariat naît international et, comme classe, il est présent dans toutes les révolutions "étrangères". La paysannerie est même infranationale.

C'est sur ces bases que Lénine édifia la doctrine marxiste de la Révolution russe en écartant, comme protagonistes, la bourgeoisie indigène et la paysannerie, et en élisant la seule classe ouvrière.

Ces thèses ont été développées et documentées dans notre travail Russie et Révolution dans la théorie marxiste[5].

7. Les grandes questions de la Révolution russe étaient au nombre de deux: la question agraire et la question politique. En ce qui concerne la première, les populistes et les socialistes révolutionnaires étaient partisans du partage des terres, les mencheviks de leur municipalisation, les bolcheviks de leur nationalisation. Autant de postulats, selon Lénine lui-même, d'une révolution non pas socialiste mais bourgeoise-démocratique. La troisième position était pourtant la plus avancée, parce qu'elle créait les conditions les meilleures pour un communisme prolétarien. Nous nous limitons à citer le Programme agraire de la social-démocratie dans la première révolution russe de 1905-1907: "Par conséquent, l'idée de nationalisation du sol [ramenée sur le terrain de la réalité économique] est une catégorie de la société marchande et capitaliste."[6] Dans la Russie actuelle, seule la partie de l'agriculture organisée en sovkhozes, la plus réduite, est à ce niveau. Le reste est encore plus arriéré.

En·ce qui concerne le pouvoir, les mencheviks sont partisans de laisser la bourgeoisie s'en saisir et de passer alors à l'opposition (en 1917 ils colla­boreront au gouvernement avec les bourgeois). Les populistes sont pour un illusoire gouvernement paysan et ils connaîtront le même sort que Kérenski. Les bolcheviks sont pour la prise du pouvoir et une dictature démocratique du prolétariat et des paysans. Lénine explique l'adjectif "démocratique" et le substantif "paysan" en ces termes: "Cette victoire ne fera encore nullement de notre révolution bourgeoise une révolution socialiste." "Non seulement les transformations qui sont devenues une nécessité en Russie n'impliquent pas l'écroulement du capitalisme, mais elles débarrassent effectivement le terrain pour son développement large et rapide, à l'européenne et non plus à l'asiatique." "Cette victoire nous permettra de soulever l'Europe; et le prolétariat socialiste européen, après avoir secoué le joug de la bourgeoisie, nous aidera à son tour à faire la révolution socialiste."[7]

Que faire alors des alliés paysans? La réponse de Lénine est claire. Marx avait déjà dit que les paysans sont les "alliés naturels de la bourgeoisie". Lénine écrit: "La paysannerie, comme classe de propriétaires terriens, jouera dans cette lutte [véritable et résolue pour le socialisme] le même rôle de trahison et d'inconstance que la bourgeoisie joue maintenant dans la lutte pour la démocratie."[8]

A la fin du travail cité[9] nous avons montré que Lénine défendait sa formule – prise du pouvoir et dictature dans la révolution bourgeoise contre la bourgeoisie elle-même avec l'appui des seuls paysans – d'un double point de vue: arriver à la révolution prolétarienne en Europe, condition sans laquelle le socialisme ne pourrait vaincre en Russie, et éviter la restauration du tsarisme et de son rôle de garde blanche européenne.

C. L'ineffaçable épopée de la révolution prolétarienne mondiale

8. Marx avait prévu la guerre entre l'Allemagne et une alliance franco-slave. En 1914 elle éclate. Comme il l'avait prophétisé, la Révolution russe naquit des revers militaires du tsar.

La Russie était alors alliée aux puissances démocratiques: France, Angleterre, Italie. Aux yeux des capitalistes, des démocrates et des sociaux-démocrates qui avaient adhéré à la cause de la guerre anti-allemande, le tsar était devenu un ennemi à abattre parce qu'ils le jugeaient incapable de conduire la guerre ou le soupçonnaient de se préparer en secret à une alliance avec les Allemands. Aussi la première révolution, en février 1917, fut-elle accueillie par les applaudissements unanimes des patriotes, démocrates ou socialistes, qui l'attribuaient non pas tant à la lassitude des masses, en particulier des soldats, qu'aux habiles manœuvres des ambassades alliées. Bien que n'ayant pas, en majorité, adhéré à la guerre, les socialistes de droite s'orientèrent tout de suite vers un gouvernement provisoire qui devait continuer celle-ci en accord avec les puissances étrangères. C'est sur cette base qu'ils conclurent un compromis avec les partis bourgeois.

Avec hésitation tout d'abord, mais de toutes ses forces après le retour de Lénine et des autres chefs de 1917 en Russie, et après le ralliement de Trotski, le parti bolchevik se prépara à renverser ce gouvernement soutenu par les mencheviks et les populistes.

Dans notre exposé sur la Structure économique et sociale de la Russie d'aujourd'hui[10], particulièrement dans la première partie, nous avons exposé sur la base de documents le déroulement historique qui conduisit à Octobre – dont on célèbre aujourd'hui le quarantième anniversaire –, la seconde révolution. Nous avons mis en regard la lutte pour le pouvoir en 1917 et les questions doctrinales qui avaient surgi auparavant dans la vie du parti.

9. La conquête du pouvoir par le parti communiste résulta de la défaite, dans la guerre civile, de tous les autres partis, tant bourgeois que prétendument ouvriers et paysans, partisans de continuer la guerre aux côtés des alliés. Cette conquête fut complétée par la victoire sur ces partis dans le soviet panrusse, parachevant celle obtenue dans la rue sur eux et leurs alliés hors soviet, par la dispersion de l'Assemblée constituante qu'avait convoquée le gouvernement provisoire, par la rupture des bolcheviks avec l'ultime allié, le parti des socialistes-révolutionnaires de gauche, jouissant d'une forte influence dans les campagnes et partisans de la guerre sainte contre les Allemands.

Ce tournant gigantesque n'alla pas sans luttes graves au sein du parti lui-même. Historiquement, il ne se conclut qu'au bout de quatre années terribles, avec la défaite des armées contre-révolutionnaires dont l'origine était triple: les forces de la noblesse féodale et monarchique, celles appuyées en 1918 par l'Allemagne avant et après la paix de Brest-Litovsk, et celles mobilisées très vigoureusement par les puissances démocratiques, parmi lesquelles l'armée polonaise.

Pendant ce temps, il n'y eut en Europe qu'une série de tentatives malheureuses de prise du pouvoir par la classe ouvrière ardemment solidaire de la Révolution russe. En substance, la défaite des communistes allemands en janvier 1919, après la débâcle militaire du pays et la chute du Kaiser, fut décisive. Ce fut là la première rupture grave dans le déroulement historique prévu par Lénine qui, jusque-là s'était magnifiquement vérifié, surtout lors de l'acceptation de la paix de mars 1918 par les bolcheviks, solution décisive que la démocratie mondiale qualifia stupidement de trahison. L'histoire des années suivantes confirme qu'il ne fallait pas compter sur l'aide d'un prolétariat européen victorieux à l'économie russe qui avait subi un terrible effondrement. Les bolcheviks n'en continuèrent pas moins à défendre le pouvoir en Russie, et le sauvèrent; mais il n'était désormais plus possible de régler la question économique et sociale de la Russie suivant la prévision de tous les marxistes, c'est-à-dire en soumettant les forces productives pléthoriques de l'Europe (elle le restaient même après la guerre) à la dictature du parti communiste international.

10. Lénine avait toujours exclu - il l'exclut jusqu'à sa mort, et avec lui les marxistes-bolcheviks authentiques - que la structure sociale russe pût se transformer dans le sens socialiste si la Révolution russe ne se répercutait pas en Europe, et si donc l'économie y restait capitaliste. Cela ne l'empêcha pas de toujours affirmer qu'en Russie le parti prolétarien soutenu par les paysans devait prendre le pouvoir, et le garder, sous une forme dictatoriale. Deux questions historiques se posent. Peut-on qualifier de socialiste une révolution qui, comme Lénine l'avait prévu, crée un pouvoir qui administrerait, dans l'attente de nouvelles victoires internationales, des formes sociales d'économie privée, dès lors que ces victoires ne se sont pas produites? La seconde question est de savoir si, outre la durée admissible pour une telle situation, il n'y avait pas une autre issue que la contre-révolution politique ouverte, le retour au pouvoir à visage découvert d'une bourgeoisie nationale.

Pour nous, la Révolution d'octobre fut socialiste. Quant à l'issue opposée à la contre-révolution armée (qui ne se produisit pas), elle n'était pas unique, mais double: ou l'appareil du pouvoir (Etat et parti) dégénérait en s'adaptant politiquement à l'administration de formes capitalistes, c'est-à-dire en renonçant ouvertement à la révolution mondiale (c'est ce qui s'est passé); ou bien le parti marxiste se maintenait au pouvoir pour une longue durée, et, tout en s’engageant à soutenir directement la lutte prolétarienne révolutionnaire à l'étranger, il reconnaissait, avec le même courage que Lénine, que les formes sociales restaient, à l'intérieur, largement capitalistes (et précapitalistes).

Il faut examiner d'abord la première question, la seconde étant liée à la structure sociale de la Russie actuelle, faussement vantée comme socialiste.

11. Tout d'abord, on ne doit pas considérer la Révolution d'octobre sous l'angle de la transformation, immédiate ou très rapide, des formes de production et de la structure économique, mais comme une phase de la lutte politique internationale du prolétariat. Elle présente en effet une série de fortes caractéristiques qui sortent totalement des limites d'une révolution nationale et purement antiféodale, et qui ne se réduisent pas au fait qu'elle fut dirigée par le parti prolétarien.

a) Lénine avait établi que la guerre européenne et mondiale avait "même pour la Russie" un caractère impérialiste et que le parti prolétarien devait en conséquence pratiquer ouvertement le défaitisme, tout comme dans la guerre russo-japonaise qui avait provoqué les luttes de 1905. Ce défaitisme avait donc les mêmes raisons que dans les autres pays, où les partis socialistes avaient également le devoir de le pratiquer; il ne dépendait pas du fait que l'Etat russe n'était pas démocratique. Le développement du capitalisme et de l'industrie en Russie ne suffisait pas à fournir une base au socialisme, mais il suffisait à donner un caractère impérialiste à la guerre. Les traîtres qui avaient épousé la cause des brigands impérialistes sous le prétexte de défendre une démocratie "de valeur absolue", ici contre le danger allemand, là contre le danger russe, condamnèrent les bolcheviks pour avoir mis fin à la guerre et liquidé les alliances militaires, et cherchèrent à poignarder Octobre. C'est contre eux, contre la guerre, contre l'impérialisme mondial qu'Octobre vainquit et fut une conquête uniquement prolétarienne et communiste.

b) En triomphant des attentats de ces traîtres, Octobre revendiqua les principes oubliés de la révolution et restaura la doctrine dont ils avaient comploté la ruine. Pour toutes les nations, il associa la voie de la victoire sur la bourgeoisie à l'emploi de la violence et de la terreur révolutionnaire, à la mise en pièces des "garanties" démocratiques, à l'application sans limite d'une catégorie essentielle du marxisme: la dictature de la classe ouvrière exercée par le parti communiste. Il convainquit à jamais de bêtise tant ceux qui voient dans la dictature le pouvoir d'un homme que ceux qui, tremblant de peur devant la tyrannie à l’image des prostitués démocratiques, y voient le pouvoir d'une classe amorphe et inorganisée, non constituée en parti politique, comme le prévoient nos textes séculaires.

c) Même si la classe ouvrière se présente sur la scène politique, ou pire, parlementaire, artificiellement divisée en plusieurs partis, Octobre a enseigné que la voie révolutionnaire ne passe pas par l'exercice en commun du pouvoir, mais par la liquidation violente, les uns après les autres, de cette ribambelle de serviteurs du capitalisme, jusqu'au pouvoir total du parti unique.

L'importance de ces trois points réside dans le fait que c'est peut-être justement en Russie, en raison de la survivance d'un despotisme médiéval, qu'une exception par rapport aux pays bourgeois avancés aurait pu s'expliquer. Or, face à un monde saisi de terreur ou d'enthousiasme, les révolutionnaires russes enfoncèrent au contraire le clou de la voie unique et mondiale tracée par la doctrine universelle du marxisme (dont à aucun moment, ni dans la pensée ni dans l'action, Lénine non plus que son admirable parti bolchevique ne s'écartèrent).

Il est ignoble que ces noms soient aujourd'hui exploités par ceux qui, honteux de ces gloires qu'ils feignent théâtralement de vouloir célébrer, demandent des excuses pour ces voies que la Russie aurait dû prendre en raison de circonstances et de conditions locales. Par des gens qui - comme si c'était leur mission ou en leur pouvoir - promettent de faire parvenir les autres pays au socialisme par d'autres voies nationales et sans issue que leur trahison et leur infamie couvrent de la boue tirée des égouts de l'opportunisme: liberté, démocratie, pacifisme, coexistence, émulation!

Pour Lénine, la révolution occidentale était l'oxygène dont le socialisme avait besoin en Russie. L'oxygène de ces gens-là, qui le 7 novembre défilent devant son mausolée stupide, c'est que le capitalisme se goinfre dans le reste du monde afin de coexister et copuler avec lui.

D. Sinistre parabole de la révolution tronquée

12. La seconde question à examiner est celle de la structure économique de la Russie lors de la victoire d'Octobre. Les éléments essentiels de la réponse ont été établis par Lénine dans des textes fondamentaux auxquels nous nous sommes référés de façon très étendue, non pas avec des citations sorties du contexte qui trouveraient leur place dans des écrits généraux et brefs, mais en dressant un tableau qui mette en liaison toutes les formules avec les conditions historiques du milieu et les rapports de forces, suivant une périodisation historique.

Parmi les "révolutions doubles", la Russie devait amener sur le théâtre des opérations trois modes historiques de production, tout comme l'Allemagne d'avant 1848 où la vision marxiste classique reconnaissait trois forces en présence: l'empire médiéval aristocratico-militaire, la bourgeoisie capitaliste et le prolétariat, c'est-à-dire le servage, le salariat et le socialisme. En Allemagne, le développement industriel était alors limité quantitativement, sinon qualitativement. Si Marx introduisit néan­moins le troisième personnage, le prolétariat, ce fut parce que les conditions technico-économiques du troisième mode de production existaient pleinement en Angleterre, tandis que les conditions politiques semblaient présentes en France. En Europe, la perspective socialiste était donc bien présente; et l'idée d'une chute rapide du pouvoir absolu en Allemagne au bénéfice de la bourgeoisie, suivie d'une attaque du jeune prolétariat contre celle-ci, était liée à la possibilité d'une victoire ouvrière en France dans le cas où, après la chute de la monarchie bourgeoise de 1830, le prolétariat de Paris et de la province livrerait bataille, ce qu’il fit généreusement malgré la défaite.

Les grandes visions révolutionnaires sont fécondes, même quand l'histoire en renvoie à plus tard la réalisation. Dans celle de Marx, la France aurait donné la politique, avec l'instauration de la dictature ouvrière à Paris, comme cela fut effectivement tenté en 1831 et 1848, et réalisé en 1871, à chaque fois glorieusement en succombant les armes à la main. L'Angleterre aurait donné l'économie et l'Allemagne la doctrine, à laquelle Léon Trotski aima donner, dans le cas de la Russie, le nom classique de révolution en permanence. Chez Marx, comme chez Trotski, la permanence de la révolution se produit dans un cadre mondial et non à l'échelle misérable d'une nation. Le terrorisme idéologique des staliniens a condamné la révolution permanente; mais ce sont eux qui l'ont singée dans une parodie vide, souillée de patriotisme.

En 1917, dans la vision de Lénine (et celle de nous tous, qui le suivions), la Russie révolutionnaire (industriellement en retard comme l'Allemagne de 1848) devait offrir la flamme de la victoire politique, rendant toute sa force à cette grande doctrine grandie en Europe et dans le monde. L'Allemagne vaincue aurait fourni les forces productives, le potentiel de l'économie. Le reste de cette Europe centrale aurait suivi. Puis une seconde vague aurait submergé les "vainqueurs" : la France, l'Italie (que dès 1919 nous espérâmes en vain entraîner dans la première vague), l'Angleterre, l'Amérique et le Japon.

Dans le noyau Russie-Europe centrale, le développement des forces productives en direction du socialisme n'aurait pas rencontré d'obstacles et n'avait besoin que de la dictature du parti communiste.

13. Pour cette rapide esquisse du résultat de nos recherches, il faut considérer l'alternative, celle d'une Russie restée seule avec sa fulgurante victoire politique. Situation d'énorme avantage par rapport à 1848 où toutes les nations entrées dans la lutte restèrent sous la coupe du capitalisme, et l'Allemagne plus en arrière encore.

Résumons grossièrement la perspective intérieure de Lénine dans l'attente de la révolution occidentale.

Dans l'industrie, contrôle de la production, et plus tard, gestion par l'Etat; cela signifiait bien la destruction de la bourgeoisie privée, et donc la victoire politique, mais aussi une administration économique suivant le mode marchand et capitaliste développant seulement les "bases" du socialisme. Dans l'agriculture, destruction de toute forme de sujétion féodale, et gestion coopérative des grandes tenures, avec une tolérance minimale à l'égard de la petite production marchande, forme dominante en 1917, inévitablement encouragée par la destruction du mode féodal, bien réelle celle-ci, sur le plan économique comme politique. Les ouvriers agricoles sans terre, seuls "paysans pauvres" véritablement chers à Lénine, avaient en effet diminué en nombre, l'expropriation des paysans riches les ayant transformés en propriétaires.

En 1926 éclata la grande discussion – que nous avons fondamentalement clarifiée – sur la question du temps. Staline disait: si le socialisme intégral est impossible ici, alors nous devons abandonner le pouvoir. Trotski proclama sa foi dans la révolution internationale, mais qu'il fallait rester au pouvoir à l'attendre même si elle devait tarder encore pendant cinquante ans. On lui répondit que Lénine avait parlé de vingt ans pour la Russie isolée. Nous avons montré, documents à l'appui, que Lénine entendait par là vingt ans de "bons rapports avec les paysans" après quoi, même si la Russie n'était toujours pas devenue socialiste économiquement, la lutte des classes entre ouvriers et paysans se serait déchaînée pour liquider la microproduction rurale et le microcapitalisme privé agraire, véritable syphilis de la révolution.

Mais, dans l'hypothèse de la révolution ouvrière européenne, la micropropriété de la terre – vivace et indéracinable aujourd'hui sous la forme "kolkhoze" – aurait subi sans délai un traitement draconien.

14. La science économique marxiste prouve que le stalinisme n'en est même pas arrivé au résultat que Lénine prévoyait dans les vingt ans. Pourtant ce ne sont pas vingt mais quarante ans qui se sont écoulés: les rapports avec les paysans kolkhoziens sont aussi bons que sont mauvais les rapports avec les ouvriers de l'industrie, celle-ci étant gérée par l'Etat sous le régime du salaire dans des conditions d'échange de la force de travail encore pires que celles qui existent dans les capitalismes non camouflés. Le paysan, lui, est traité avec égard comme coopérateur de l'entreprise kolkhozienne, et mieux encore comme petit gérant de terre et de stock de capital.

Il est inutile de rappeler les caractéristiques bourgeoises de l'économie soviétique qui vont du commerce à l'héritage et à l'épargne. Elle ne s'achemine nullement vers l'abolition de l'échange monétaire; de même, les rapports entre les ouvriers et les paysans vont-ils dans un sens opposé à l'abolition de la différence entre travail industriel et travail agricole, ainsi qu'entre travail intellectuel et travail manuel.

Quarante ans nous séparent de 1917, et environ trente de la date à laquelle Trotski évaluait à une cinquantaine d'années (ce qui portait à 1975 environ) le temps qu'il serait possible de rester au pouvoir, mais la révolution prolétarienne n'est pas encore venue en Occident. Les assassins de Trotski et du bolchevisme ont construit le plein capitalisme dans l'industrie, c'est-à-dire les bases du socialisme, mais ils ne l'ont fait que de façon limitée dans l'agriculture. Ils sont encore en retard de vingt ans sur les vingt ans de Lénine en ce qui concerne la liquidation de la stupide forme kolkhozienne, dégénérescence du capitalisme libéral lui-même dont, dans un accord souterrain avec les capitalistes d'au-delà des frontières, ils veulent aujourd'hui infecter l'industrie et la vie. Mais il ne faudra pas attendre jusqu'à 1975 pour voir les crises de production déferler sur les deux camps en émulation, crises qui balaieront les meules de foin et les poulaillers privés aussi bien que les granges individuelles et toutes les misérables installations du répugnant idéal domestique kolkhozien, cette illusoire Arcadie d'un capitalisme populaire.

15. Une étude récente d'économistes bourgeois américains sur la dynamique mondiale des échanges calcule que la course actuelle à la conquête des marchés (qui, après le second conflit mondial, s'est dissimulée derrière le louche puritanisme de la secourable Amérique) atteindra un point critique en 1977. Vingt ans nous séparent encore de la nouvelle flambée de la révolution permanente conçue dans le cadre international, ce qui coïncide tant avec les conclusions du lointain débat de 1926 qu'avec le résultat de nos recherches de ces dernières années (cf. «Synthèse des rapports aux réunions de Bologne, Naples et Gênes », in il Programma comunista, nos 15 et 16 de 1955[11]).

Une nouvelle défaite ne pourra alors être évitée que si la restauration théorique n'attend pas qu'un troisième conflit mondial ait déjà regroupé les travailleurs derrière tous leurs maudits drapeaux (contrairement à ce qui se passa en 1914 et qui contraignit Lénine à un effort gigantesque). Cette restauration devra pouvoir se développer bien avant, avec l'organisation d'un parti mondial n'hésitant pas à proposer sa propre dictature. Une hésitation liquidatrice de ce genre est inhérente à la faiblesse de ceux qui déplorent stupidement son arrière-goût de dictature personnelle et qu’on pourrait mettre dans le même panier que ceux qui expliquent la question russe par des révolutions de palais avec leurs grands hommes et leurs hommes sans foi ni loi, qu'ils soient démagogues ou traîneurs de sabre[12].

Au cours des vingt ans qui nous restent à subir, la production industrielle et le commerce mondiaux connaîtront une crise qui aura l'ampleur de la crise américaine de 1932; elle n'épargnera pas le capitalisme russe. Elle pourra constituer la base du retour de minorités appréciables et décidées sur des positions marxistes qui seront fort loin de faire une apologie quelconque des pseudo-révolutions antirusses de type hongrois, dans lesquelles paysans, étudiants et ouvriers combattent côte à côte à la manière stalinienne.

Peut-on hasarder un schéma de la future révolution internationale? Son aire centrale sera constituée par les pays qui ont répondu aux ruines de la guerre par une puissante reprise productrice, en premier lieu l'Allemagne - y compris celle de l'Est - la Pologne et la Tchécoslovaquie. L'insurrection prolétarienne qui suivra l'expropriation impitoyable de tous les participants au capitalisme populaire, devrait avoir son épicentre entre Berlin et le Rhin et attirer à elle rapidement le nord de l'Italie et le nord-ouest de la France.

Une telle perspective n'est pas accessible aux demeurés qui ne veulent accorder une heure de survie relative à aucun des capitalismes, tous égaux à leurs yeux, à exécuter à la file, même si pour ce faire ils ne disposent que de seringues hypodermiques au lieu de missiles atomiques.

La Russie sera pour la future révolution une réserve de forces productives et seulement ensuite une réserve d'armées révolutionnaires, démontrant que Staline et ses successeurs ont révolutionnairement industrialisé la Russie, tandis qu'ils castraient contre-révolutionnairement le prolétariat mondial.

A la troisième vague révolutionnaire, l'Europe continentale sera communiste politiquement et socialement - ou le dernier marxiste aura disparu.

Le capitalisme anglais a déjà brûlé les réserves qui lui permettaient, ainsi que le lui reprochèrent Marx et Engels, d'embourgeoiser à la façon travailliste[13] l'ouvrier anglais. A ce moment, ce sera au tour de celui qui niche aux U.S.A., dix fois plus vampire et oppresseur, de les perdre. A la répugnante émulation d'aujourd'hui se substituera le mors tua vita mea social.

16. C'est pourquoi notre commémoration ne s'adresse pas aux quarante années passées, mais aux vingt années à venir et à leur dénouement.

ANNEXES

Trotski, Discours à la 15e Conférence du Parti russe, 1er novembre 1926 (extraits)[14]

Si vous demandez si le pays a suffisamment de moyens et de forces pour mener jusqu’à son terme, en l’espace de 30 ou de 50 ans, l’édification du socialisme indépendamment de ce qui se passera dans le reste du monde, je vous dirai : cette façon de poser la question est elle-même complètement fausse. Nos forces sont suffisantes pour avancer dans l’édification socialiste et pour aider par là-même le prolétariat révolutionnaire international dont les chances de conquérir le pouvoir dans les 10, 20 ou 30 ans ne sont en aucun cas moindres que les notres d’édifier le socialisme ; loin d’être moindres, elles sont plus grandes !

Je vous le demande, camarades, et c’est le nœud, le centre de toute la question : que se passera-t-il en Europe pendant que nous édifions le socialisme ? Vous dites : Nous construirons le socialisme dans notre pays indépendamment de ce qui se passe dans le monde pendant ce temps. De combien de temps avons-nous besoin pour l’édification du socialisme ? Ilitch pensait que compte tenu de l’arriération de notre pays agraire, nous n’aurons nullement construit le socialisme dans 20 ans, ni dans 30. Prenons comme minimum 30-50 ans. Et alors je vous demande : qu’arrivera-t-il en Europe pendant ce temps ? Je ne peux tout de même pas établir un prognostic pour notre pays sans prognostic pour l’Europe. Il peut y avoir quelques variantes. Si vous dites qu’il va de soi que le prolétariat européen s’emparera du pouvoirdans les 30-50 ans, alors la question est réglée ; en effet, s’il prend le pouvoir d’ici 10, 20 ou 30 ans, les positions du socialisme sont assurées aussi bien chez nous qu’à l’échelle internationale. Mais vous voulez dire évidemment qu’on devrait partir de la perspective que le prolétariat européen ne s’emparera pas du pouvoir dans les 30 années à venir. Que voudrait dire sinon tout votre prognostic ? Je pose donc la question : Que se passera-t-il en Europe pendant ce temps ? D’un point de vue purement théorique, trois varianten sont possibles. Ou bien l’Europa évoluera autour de son niveau d’avant-guerre, comme c’est le cas à présent, prolétariat et bourgeoisie connaîtront des hauts et des bas et se tiendront l’un l’autre en position d’équilibre. Mais cet "équilibre", nous l’appelons instable… précisément parce qu’il l’est. Cette situation ne peut pas durer 20, 30, 40 ans. Elle doit nécessairement pencher d’un côté ou de l’autre.

Pensez-vous alors que le capitalisme trouvera un nouvel équilibre dynamique, pensez-vous que le capitalisme européen peut s’assurer une nouvelle période d’essor, une reproduction élargie du processus même qui existait avant la guerre impérialiste ? Sie vous partez du principe que cela est possible (je pense pour ma part que le capitalisme n’a pas de telles chances), si l’on suppose cela possible pour un instant, cela signifierait que le capitalisme n’aurait pas encore rempli sa mission historique à l’échelle européenne et mondiale, qu’il ne s’agirait pas d’un capitalisme impérialiste, pourrissant, mais d’un capitalisme en développement, faisant avancer l’économie et la culture. Mais cela signifierait que nous sommes venus trop tôt.

(…)

Si l’on part du principe que le capitalisme européen, d’ici les 30-50 ans dont nous avons besoin pour édifier le socialisme, continuera à aller de l’avant, alors il nous faut en conclure que nous serons étranglés ou anéantis, car un capitalisme qui se développe disposera aussi, à côté de tout le reste, d’une technique militaire adéquate et, d’une façon générale, de moyens [de destruction] adéquats. Nous savons en outre qu’un capitalisme puissamment ascendant peut, avec l’aide de l’aristocratie ouvrière, mobiliser les masses pour la guerre. Une perspective aussi sombre est selon moi exclue si l’on considère l’évolution de l’économie mondiale dans son ensemble. En tout cas nous ne pouvons pas bâtir là-dessus la perspective du socialisme dans notre pays.

Reste alors eine seconde perspective : celle d’un capitalisme décadent et pourrissant. Mais c’est justement la base sur laquelle le prolétariat européen fera – lentement, mais sûrement – l’apprentissage de l’art de la révolution.

Peut-on s’imaginer que, tandis que le capitalisme européen pourrit durant 30 à 50 ans, le prolétariat est incapable de mener à bien la révolution ? Je demande pourquoi je devrais partir d’une telle hypothèse dont il faut dire qu’elle témoigne d’un noir pessimisme, [qui plus est] infondé, concernant le prolétariat européen, alors qu’en même temps il est fait étalage d’un optimisme ignorant toute critique à propos de l’édification du socialisme avec les forces isolées de notre pays. Pourquoi dois-je, en tant que communiste, partir, que ce soit théoriquement ou politiquement, du principe que le prolétariat européen ne s’emparera pas du pouvoir en l’espace de 40-50 ans ? (S’il s’en empare, la question litigieuse devient caduque.). J’affirme qu’aucune raison théorique ou politique n’étaye l’hypothèse qu’il serait plus facile pour nous d’édifier le socialisme dans l’union avec la paysannerie que pour le prolétariat européen de s’emparer du pouvoir.

Bordiga, le marxisme et la question de la prévision (extraits)

Lénine sur le chemin de la révolution (1924)

"Si nous considérons l'activité d'un parti marxiste dans son aspect purement théorique d'étude de la situation et de ses développements, nous devons admettre qu'à condition que cette étude ait atteint son maximum de précision, il devrait être possible de dire, au moins dans les grandes lignes, si nous sommes plus ou moins proches de la crise révolutionnaire finale. Mais tout d'abord, les conclusions de la critique marxiste sont en continuelle élaboration à mesure que le prolétariat se constitue en classe toujours plus consciente, et ce degré de perfection n'est qu'une limite qu'il s'efforce d'approcher. Ensuite, notre méthode, plutôt que prétendre formuler des prophéties en règle, applique de façon intelligente le déterminisme de façon à établir des résultats dans lesquels une thèse donnée est conditionnée par certaines prémisses. Plus que de savoir ce qui arrivera, il nous intéresse de savoir comment se produira un certain processus quand certaines conditions seront réalisées, et ce qui se passera si ces conditions changent. L'affirmation fondamentale de Marx et de Lénine - que les faits n'ont jamais démentie et que nous revendiquons – est que le capitalisme crée lui-même les conditions nécessaires de la révolution prolétarienne, et que lorsque la révolution se produira, elle ne pourra suivre qu'un certain processus dont une vaste critique tirée de l'expérience nous permet d'indiquer les grandes lignes."

Russie et Révolution dans la théorie marxiste (1954), 1ère partie, § 14 : Que vienne la guerre !

"(…) cette femelle [l’Europe] grosse du foetus révolutionnaire repousse toujours la grande délivrance, trompant notre attente séculaire, et avorte misérablement en des cycles dramatiques.

Malheur si, une nouvelle fois dans la seconde moitié du siècle présent, la Toujours Attendue n’était pas capable de sortir, formidablement vivace, de cette matrice à nouveau gravide, dans le fer, le feu et le sang."

Russie et Révolution … (1954), 1ère partie, § 22 : Consigne d’Engels pour les affaires russes.[15]

Après avoir introduit le texte d’Engels de 1875 sur Les problèmes sociaux de la Russie, publié à nouveau en 1894, qu’il qualifie d’"ultime réserve de munitions à longue portée et bien conservées", Bordiga poursuit ainsi :

" Les réponses marxistes aux questions sur l'avenir présentent toujours une alternative. Elles contiennent un si. Si vous, chiens de bourgeois, allez en enfer, ce sera par voie de dictature et de terreur, non de légalité ni de paix. Il n'y a de certitudes que négatives; si le prolétariat est assez couillon pour vouloir construire le socialisme par voie pacifique et constitutionnelle, alors il se fera rouler. Il en est ainsi dans tous les cas comme dans le suivant, bien connu de nous: la Russie abrégera le chemin menant au communisme SI, en Europe, la révolution prolétarienne se produit.

Ne croyons-nous donc pas d'une foi inébranlable à l'inévitable révolution prolétarienne? C'est la manière habituelle de poser le problème! Nous la proclamons inévitable dans cent passages sur la base d'une hypothèse que nous partageons avec l'adversaire, à savoir que les forces productives continuent à se développer dans les formes et sous l'enveloppe capitalistes - laquelle, dans ce cas, devra éclater. Et en effet toute prévision est soumise à conditions. Tous les vieux oracles s'interprétaient de deux manières ; quant à nous, nous ne prétendrons jamais rendre des oracles. La prophétie n'est pas faite pour les imbéciles, et nous n'entendons pas par là ceux qui ont hérité de peu de cervelle mais ceux qui sont rivés au déterminisme d'intérêts de classes, même celles auxquelles ils n'appartiennent pas."

Ici, Bordiga revient à la question russe :

" Mettons donc au jour, ô Œdipe, cette nouvelle vérité enfouie!

En 1875, on avait admis la possibilité d'une marche rapide de la Russie vers le socialisme en se fondant sur une claire hypothèse historique: chute du despotisme tsariste et chute du capitalisme occidental, non "déphasées" mais contemporaines.

Aux deux données traditionnelles - fonction contre-révolutionnaire en Europe de l'autocratie russe, aussi bien vis-à-vis des révolutions libérales que socialistes, imminence d'une révolution libérale contre le tsar - fut ajouté un troisième thème qu'Engels mit à l'étude: la possible soudure en Russie entre les survivances du communisme primitif et l'avènement du socialisme prolétarien moderne. 

En 1875, la soudure paraît encore possible, sous réserve de l'éternel SI. En 1894, ce terme positif de l'alternative paraît moins probable du fait même du développement du capitalisme en Russie (qualifié malgré tout d'enfer capitaliste). C'est ce qu'affirme Engels. Aujourd'hui, en 1954, l'alternative a disparu en même temps que sa "condition nécessaire". L'Etat tsariste a été détruit et totalement désintégré. Les Etats capitalistes tiennent solidement le pouvoir dans tout l'Occident.

Si nous avions abrégé ou carrément sauté l'étape capitaliste, l'oracle marxiste aurait clairement failli. Nous n'avons rien abrégé. C'est l'Europe, et pas la Russie, qui a totalement failli."

Russie et révolution …, 1ère partie, § 39 : Après le verdict.[16]

"(L)e contrôle des prévisions est une tâche de première importance visant à confirmer que nous, ortho-marxistes, faisant fi de la production diarrhéique des traîtres, sommes bien décidés à ne pas aller nous coucher.

Le commentaire d'un livre récent de Santonastaso, Il socialismo francese da Saint-Simon a Proudhon, veut remettre en cause la nette opposition entre socialismes utopique et scientifique, et prétend que selon les marxistes tout socialisme utopique serait non marxiste et toute position marxiste serait exempte d'utopisme. Engels y est justement cité, mais comme d'habitude la question est mal posée et, comme d’habitude aussi, on prétend que Marx aurait toujours eu en horreur de tracer des schémas du futur (contagion s’étendant d’empoisonneur en empoisonneur jusqu'à Staline). Par essence le marxisme est justement prévision du futur. L'utopisme n'est pas, au vrai sens du terme, une prévision du futur mais une proposition de le modeler. Le marxisme accomplit tout son travail de prévision grâce à une explication des faits passés et présents et à une recherche de lois historico-sociales; il attribue à une classe et à son parti la capacité de fournir une explication correcte d'événements donnés ainsi que la prévision de ceux qui se produiront. L'utopisme n'est guidé - du moins le prétend-il - que par la volonté généreuse et le rationalisme avisé d'un réformateur, mais il se fait toujours l'écho du heurt contemporain des intérêts et des classes et anticipe dans une plus ou moins large mesure les conclusions "scientifiques" (très nombreux sont les passages de Marx et Engels faisant l'éloge de Saint-Simon, par exemple).

Pour le système utopiste, l'avènement manqué d'une société meilleure ne serait pas une preuve cruciale; ce serait la preuve que les hommes sont mauvais, sourds ou... malchanceux. Pour le marxisme, les prévisions sont précisément l'épreuve du feu et le mot scientifique n'a pas d'autre sens (d'où la nécessité, dans la lutte propagandiste d'un parti, vivante à chaque ligne de Marx et Engels, de tailler dans le vif avec des formules tranchantes). Si nos prévisions sont sans cesse démenties, autant aller nous promener et laisser le champ libre aux grandes girouettes de la politique."

Russie et révolution …, 2e partie, § 1 et 2.

"L'étude et l’explication d’un cours historique, la découverte de ses lois ne signifieraient rien si elles n'aboutissaient pas à une prophétie, risquée mais exempte d’hésitation, à une hypothèque – oui messieurs –, une hypothèque sur l’avenir. Ce serait une banqueroute doctrinale si celle-ci n’était pas payée à l’échéance, tôt ou tard, et dans ce dernier cas, à la charge et au risque de ces formes de production qui rechignent à crever." (§1 : Sortie originale de l’Ancien régime)

" (…) une autre loi se trouve confirmée : que le pharisien capitaliste ne se réjouisse pas trop que ce qui "est écrit" et qui le terrorise tant tarde à se réaliser, car il expiera le répit ainsi accordé par une confirmation bien plus éclatante du caractère catastrophique de sa fin, tel que nous l’avons théorisé." (§2 : Concordances léonines)

Les grandes questions historiques de la révolution en Russie (1955), § 26 : Où va la Russie?

"Le phénomène contre-révolutionnaire d'aujourd'hui ne réside pas dans cette course à l'industrialisation, dans ce rythme effrayant d'accumulation; encore moins dans l'élan communiqué à l'Asie. Il réside, recouvrant le tout, dans leur travestissement en conquête socialiste, dans la destruction des potentialités prolétariennes mondiales de conquête socialiste authentique, dans la possibilité, offerte à tous les capitalismes et réaffirmée dans les campagnes pacifistes et les honteuses compétitions émulatives, de résister aux raz-de-marée historiques.

Nous devrons, et les futures générations prolétariennes de même, affronter le capitalisme occidental dans un combat qui, avant d'être du ressort des armes, doit l'être de la théorie. Celui de l'Est vante le plein emploi des habitants à demi morts de faim des villes et des campagnes; les satrapes d'Occident et d'Outre-Atlantique, eux, volant les secrets  et le langage marxistes, se félicitent d'être parvenus - la productivité du travail étant multipliée jusqu'à l'automatisation (ils redécouvrent ce terme que nos textes prenaient, il y a un siècle, pour synonyme de capitalisme) et le volume des consommations, même à crédit et payées par personne, l'étant encore davantage par la création de besoins artificiels et absurdes - à accroître le bien-être et le niveau de vie ainsi qu'à réduire la durée du travail. Bref, le "boom" qui mène à la journée noire.

Mais il n’y a pas trop d’une génération pour que la classe ouvrière revendique à nouveau tout le champ d’une productivité survoltée, d’une production organique associée à une consommation rationnelle, d’une diminution véritablement drastique de la durée du travail, et renverse les monstrueuses machines d’Orient et d’Occident. Il n’y a pas trop d’une génération de labeur productif, soit les vingt ans du vieux Petty[17] à compter d’aujourd’hui, 1955."

 

[1] La traduction de J. Camatte (cf. Russie et révolution dans la théorie marxiste, éd. Spartacus, 1975) a été largement revue et modifiée. Les notes sont des éditeurs.

[2] Préface à la seconde édition russe du Manifeste communiste. Nous reproduisons la phrase entière : "La seule réponse possible aujourd’hui à cette question, la voici : si la Révolution russe marque le signal d'une révolution prolétarienne en Occident, de sorte qu'elles se complètent mutuellement, l’actuelle propriété en commun du sol en Russie peut servir de point de départ à une évolution communiste." Notons toutefois que cette "première réponse" date de 1882 et non de 1877.

[3] Traduction d’après l’italien. Ce passage est reproduit dans la Postface de Engels aux Problèmes sociaux de la Russie. Cf. la traduction – différente – de Roger Dangeville dans le recueil Marx et Engels la Russie, éd. 10/18, 1974, p. 273 sq. (MEW, t. 19, p. 108): "Si la Russie continue à marcher dans le sentier suivi depuis 1861, elle perdra la plus belle occasion que l’histoire ait jamais offerte à un peuple, et elle subira toutes les péripéties fatales du régime capitaliste". La rédaction de cette lettre de Marx qui n’a pas été envoyée date d’octobre 1877 et non de 1882.

[4] Cf. recueil Marx et Engels la Russie, Les problèmes sociaux de la Russie (1875) et Postface (1894) (MEW, t.18).

[5] Rapport de la réunion de Bologne, reproduit dans Il programma comunista du n°21 de 1954 au n°8 de 1955.

[6] Lénine, Œuvres, éd. de Moscou, t.13, p. 311. L’original italien mentionne par erreur Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique. Le soulignement est de Bordiga.

[7] Lénine, Deux tactiques…, id., t.9, pp. 52, 42-43 et 79. Pour la deuxième citation, nous avons respecté la version italienne qui diffère par trop de celle de l’édition de Moscou, p.42-43: " (…) les transformations sociales et économiques dont la Russie éprouve la nécessité, loin d’impliquer par elles-mêmes la remise en cause du capitalisme, de la domination de la bourgeoisie, déblaieront au contraire, véritablement, pour la première fois, la voie d’un développement large et rapide, européen et non asiatique, du capitalisme en Russie (…)“.

[8] Ibid., p.135.

[9] Russie et révolution dans la théorie marxiste, in Il programma comunista, 1955, n° 8.

[10] Réunions de Naples et de Gênes, 1955.

[11] Bologne, nov. 1954 : Russie et Révolution dans la théorie marxiste, dont nous donnons des extraits en annexe.    
Naples (24-25 avril 1955) et Gênes II (août 1955) : Structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui ; Les grandes questions historiques de la révolution en Russie.

[12] En français dans le texte.

[13] It. : laburista.

[14] Trotzki, Schriften, 1923-1926, éd. Rasch und Röhring, 1997, t. 3.1, pp. 579-581.

[15] Il programma comunista, n°1, 1955.

[16] Il programma comunista, n°3, 1955.

[17] Cf. Sorcellerie de la rente foncière, § Intérêt et rente : «  (…) voici la manière vraiment originale dont il [Petty] procède : il se demande combien d'annuités de rente peut valoir le terrain, c'est-à-dire quel est le prix que l'acheteur est disposé à avancer en monnaie courante. Il dit que cela correspond à la durée de vie que peuvent espérer vivre ensemble un homme de 50 ans, un de 28 et un enfant, autrement dit le grand-père, le père et le fils, et il n'est pas utile de prendre en considération une descendance plus lointaine et non encore née. Chacune de ces trois vies est évaluée en Angleterre à 21 ans (Petty nous donne en réalité comme différences entre les générations : 22 et 23 ans) et donc la terre vaut 21 annuités de rente. »