ANNEXES

Trotski, Discours à la 15e Conférence du Parti russe, 1er novembre 1926 (extraits)[1]

Si vous demandez si le pays a suffisamment de moyens et de forces pour mener jusqu’à son terme, en l’espace de 30 ou de 50 ans, l’édification du socialisme indépendamment de ce qui se passera dans le reste du monde, je vous dirai : cette façon de poser la question est elle-même complètement fausse. Nos forces sont suffisantes pour avancer dans l’édification socialiste et pour aider par là-même le prolétariat révolutionnaire international dont les chances de conquérir le pouvoir dans les 10, 20 ou 30 ans ne sont en aucun cas moindres que les notres d’édifier le socialisme ; loin d’être moindres, elles sont plus grandes !

Je vous le demande, camarades, et c’est le nœud, le centre de toute la question : que se passera-t-il en Europe pendant que nous édifions le socialisme ? Vous dites : Nous construirons le socialisme dans notre pays indépendamment de ce qui se passe dans le monde pendant ce temps. De combien de temps avons-nous besoin pour l’édification du socialisme ? Ilitch pensait que compte tenu de l’arriération de notre pays agraire, nous n’aurons nullement construit le socialisme dans 20 ans, ni dans 30. Prenons comme minimum 30-50 ans. Et alors je vous demande : qu’arrivera-t-il en Europe pendant ce temps ? Je ne peux tout de même pas établir un prognostic pour notre pays sans prognostic pour l’Europe. Il peut y avoir quelques variantes. Si vous dites qu’il va de soi que le prolétariat européen s’emparera du pouvoirdans les 30-50 ans, alors la question est réglée ; en effet, s’il prend le pouvoir d’ici 10, 20 ou 30 ans, les positions du socialisme sont assurées aussi bien chez nous qu’à l’échelle internationale. Mais vous voulez dire évidemment qu’on devrait partir de la perspective que le prolétariat européen ne s’emparera pas du pouvoir dans les 30 années à venir. Que voudrait dire sinon tout votre prognostic ? Je pose donc la question : Que se passera-t-il en Europe pendant ce temps ? D’un point de vue purement théorique, trois varianten sont possibles. Ou bien l’Europa évoluera autour de son niveau d’avant-guerre, comme c’est le cas à présent, prolétariat et bourgeoisie connaîtront des hauts et des bas et se tiendront l’un l’autre en position d’équilibre. Mais cet "équilibre", nous l’appelons instable… précisément parce qu’il l’est. Cette situation ne peut pas durer 20, 30, 40 ans. Elle doit nécessairement pencher d’un côté ou de l’autre.

Pensez-vous alors que le capitalisme trouvera un nouvel équilibre dynamique, pensez-vous que le capitalisme européen peut s’assurer une nouvelle période d’essor, une reproduction élargie du processus même qui existait avant la guerre impérialiste ? Sie vous partez du principe que cela est possible (je pense pour ma part que le capitalisme n’a pas de telles chances), si l’on suppose cela possible pour un instant, cela signifierait que le capitalisme n’aurait pas encore rempli sa mission historique à l’échelle européenne et mondiale, qu’il ne s’agirait pas d’un capitalisme impérialiste, pourrissant, mais d’un capitalisme en développement, faisant avancer l’économie et la culture. Mais cela signifierait que nous sommes venus trop tôt.

(…)

Si l’on part du principe que le capitalisme européen, d’ici les 30-50 ans dont nous avons besoin pour édifier le socialisme, continuera à aller de l’avant, alors il nous faut en conclure que nous serons étranglés ou anéantis, car un capitalisme qui se développe disposera aussi, à côté de tout le reste, d’une technique militaire adéquate et, d’une façon générale, de moyens [de destruction] adéquats. Nous savons en outre qu’un capitalisme puissamment ascendant peut, avec l’aide de l’aristocratie ouvrière, mobiliser les masses pour la guerre. Une perspective aussi sombre est selon moi exclue si l’on considère l’évolution de l’économie mondiale dans son ensemble. En tout cas nous ne pouvons pas bâtir là-dessus la perspective du socialisme dans notre pays.

Reste alors eine seconde perspective : celle d’un capitalisme décadent et pourrissant. Mais c’est justement la base sur laquelle le prolétariat européen fera – lentement, mais sûrement – l’apprentissage de l’art de la révolution.

Peut-on s’imaginer que, tandis que le capitalisme européen pourrit durant 30 à 50 ans, le prolétariat est incapable de mener à bien la révolution ? Je demande pourquoi je devrais partir d’une telle hypothèse dont il faut dire qu’elle témoigne d’un noir pessimisme, [qui plus est] infondé, concernant le prolétariat européen, alors qu’en même temps il est fait étalage d’un optimisme ignorant toute critique à propos de l’édification du socialisme avec les forces isolées de notre pays. Pourquoi dois-je, en tant que communiste, partir, que ce soit théoriquement ou politiquement, du principe que le prolétariat européen ne s’emparera pas du pouvoir en l’espace de 40-50 ans ? (S’il s’en empare, la question litigieuse devient caduque.). J’affirme qu’aucune raison théorique ou politique n’étaye l’hypothèse qu’il serait plus facile pour nous d’édifier le socialisme dans l’union avec la paysannerie que pour le prolétariat européen de s’emparer du pouvoir.

Bordiga, le marxisme et la question de la prévision (extraits)

Lénine sur le chemin de la révolution (1924)

"Si nous considérons l'activité d'un parti marxiste dans son aspect purement théorique d'étude de la situation et de ses développements, nous devons admettre qu'à condition que cette étude ait atteint son maximum de précision, il devrait être possible de dire, au moins dans les grandes lignes, si nous sommes plus ou moins proches de la crise révolutionnaire finale. Mais tout d'abord, les conclusions de la critique marxiste sont en continuelle élaboration à mesure que le prolétariat se constitue en classe toujours plus consciente, et ce degré de perfection n'est qu'une limite qu'il s'efforce d'approcher. Ensuite, notre méthode, plutôt que prétendre formuler des prophéties en règle, applique de façon intelligente le déterminisme de façon à établir des résultats dans lesquels une thèse donnée est conditionnée par certaines prémisses. Plus que de savoir ce qui arrivera, il nous intéresse de savoir comment se produira un certain processus quand certaines conditions seront réalisées, et ce qui se passera si ces conditions changent. L'affirmation fondamentale de Marx et de Lénine - que les faits n'ont jamais démentie et que nous revendiquons – est que le capitalisme crée lui-même les conditions nécessaires de la révolution prolétarienne, et que lorsque la révolution se produira, elle ne pourra suivre qu'un certain processus dont une vaste critique tirée de l'expérience nous permet d'indiquer les grandes lignes."

Russie et Révolution dans la théorie marxiste (1954), 1ère partie, § 14 : Que vienne la guerre !

"(…) cette femelle [l’Europe] grosse du foetus révolutionnaire repousse toujours la grande délivrance, trompant notre attente séculaire, et avorte misérablement en des cycles dramatiques.

Malheur si, une nouvelle fois dans la seconde moitié du siècle présent, la Toujours Attendue n’était pas capable de sortir, formidablement vivace, de cette matrice à nouveau gravide, dans le fer, le feu et le sang."

Russie et Révolution … (1954), 1ère partie, § 22 : Consigne d’Engels pour les affaires russes.[2]

Après avoir introduit le texte d’Engels de 1875 sur Les problèmes sociaux de la Russie, publié à nouveau en 1894, qu’il qualifie d’"ultime réserve de munitions à longue portée et bien conservées", Bordiga poursuit ainsi :

" Les réponses marxistes aux questions sur l'avenir présentent toujours une alternative. Elles contiennent un si. Si vous, chiens de bourgeois, allez en enfer, ce sera par voie de dictature et de terreur, non de légalité ni de paix. Il n'y a de certitudes que négatives; si le prolétariat est assez couillon pour vouloir construire le socialisme par voie pacifique et constitutionnelle, alors il se fera rouler. Il en est ainsi dans tous les cas comme dans le suivant, bien connu de nous: la Russie abrégera le chemin menant au communisme SI, en Europe, la révolution prolétarienne se produit.

Ne croyons-nous donc pas d'une foi inébranlable à l'inévitable révolution prolétarienne? C'est la manière habituelle de poser le problème! Nous la proclamons inévitable dans cent passages sur la base d'une hypothèse que nous partageons avec l'adversaire, à savoir que les forces productives continuent à se développer dans les formes et sous l'enveloppe capitalistes - laquelle, dans ce cas, devra éclater. Et en effet toute prévision est soumise à conditions. Tous les vieux oracles s'interprétaient de deux manières ; quant à nous, nous ne prétendrons jamais rendre des oracles. La prophétie n'est pas faite pour les imbéciles, et nous n'entendons pas par là ceux qui ont hérité de peu de cervelle mais ceux qui sont rivés au déterminisme d'intérêts de classes, même celles auxquelles ils n'appartiennent pas."

Ici, Bordiga revient à la question russe :

" Mettons donc au jour, ô Œdipe, cette nouvelle vérité enfouie!

En 1875, on avait admis la possibilité d'une marche rapide de la Russie vers le socialisme en se fondant sur une claire hypothèse historique: chute du despotisme tsariste et chute du capitalisme occidental, non "déphasées" mais contemporaines.

Aux deux données traditionnelles - fonction contre-révolutionnaire en Europe de l'autocratie russe, aussi bien vis-à-vis des révolutions libérales que socialistes, imminence d'une révolution libérale contre le tsar - fut ajouté un troisième thème qu'Engels mit à l'étude: la possible soudure en Russie entre les survivances du communisme primitif et l'avènement du socialisme prolétarien moderne. 

En 1875, la soudure paraît encore possible, sous réserve de l'éternel SI. En 1894, ce terme positif de l'alternative paraît moins probable du fait même du développement du capitalisme en Russie (qualifié malgré tout d'enfer capitaliste). C'est ce qu'affirme Engels. Aujourd'hui, en 1954, l'alternative a disparu en même temps que sa "condition nécessaire". L'Etat tsariste a été détruit et totalement désintégré. Les Etats capitalistes tiennent solidement le pouvoir dans tout l'Occident.

Si nous avions abrégé ou carrément sauté l'étape capitaliste, l'oracle marxiste aurait clairement failli. Nous n'avons rien abrégé. C'est l'Europe, et pas la Russie, qui a totalement failli."

Russie et révolution …, 1ère partie, § 39 : Après le verdict.[3]

"(L)e contrôle des prévisions est une tâche de première importance visant à confirmer que nous, ortho-marxistes, faisant fi de la production diarrhéique des traîtres, sommes bien décidés à ne pas aller nous coucher.

Le commentaire d'un livre récent de Santonastaso, Il socialismo francese da Saint-Simon a Proudhon, veut remettre en cause la nette opposition entre socialismes utopique et scientifique, et prétend que selon les marxistes tout socialisme utopique serait non marxiste et toute position marxiste serait exempte d'utopisme. Engels y est justement cité, mais comme d'habitude la question est mal posée et, comme d’habitude aussi, on prétend que Marx aurait toujours eu en horreur de tracer des schémas du futur (contagion s’étendant d’empoisonneur en empoisonneur jusqu'à Staline). Par essence le marxisme est justement prévision du futur. L'utopisme n'est pas, au vrai sens du terme, une prévision du futur mais une proposition de le modeler. Le marxisme accomplit tout son travail de prévision grâce à une explication des faits passés et présents et à une recherche de lois historico-sociales; il attribue à une classe et à son parti la capacité de fournir une explication correcte d'événements donnés ainsi que la prévision de ceux qui se produiront. L'utopisme n'est guidé - du moins le prétend-il - que par la volonté généreuse et le rationalisme avisé d'un réformateur, mais il se fait toujours l'écho du heurt contemporain des intérêts et des classes et anticipe dans une plus ou moins large mesure les conclusions "scientifiques" (très nombreux sont les passages de Marx et Engels faisant l'éloge de Saint-Simon, par exemple).

Pour le système utopiste, l'avènement manqué d'une société meilleure ne serait pas une preuve cruciale; ce serait la preuve que les hommes sont mauvais, sourds ou... malchanceux. Pour le marxisme, les prévisions sont précisément l'épreuve du feu et le mot scientifique n'a pas d'autre sens (d'où la nécessité, dans la lutte propagandiste d'un parti, vivante à chaque ligne de Marx et Engels, de tailler dans le vif avec des formules tranchantes). Si nos prévisions sont sans cesse démenties, autant aller nous promener et laisser le champ libre aux grandes girouettes de la politique."

Russie et révolution …, 2e partie, § 1 et 2.

"L'étude et l’explication d’un cours historique, la découverte de ses lois ne signifieraient rien si elles n'aboutissaient pas à une prophétie, risquée mais exempte d’hésitation, à une hypothèque – oui messieurs –, une hypothèque sur l’avenir. Ce serait une banqueroute doctrinale si celle-ci n’était pas payée à l’échéance, tôt ou tard, et dans ce dernier cas, à la charge et au risque de ces formes de production qui rechignent à crever." (§1 : Sortie originale de l’Ancien régime)

" (…) une autre loi se trouve confirmée : que le pharisien capitaliste ne se réjouisse pas trop que ce qui "est écrit" et qui le terrorise tant tarde à se réaliser, car il expiera le répit ainsi accordé par une confirmation bien plus éclatante du caractère catastrophique de sa fin, tel que nous l’avons théorisé." (§2 : Concordances léonines)

Les grandes questions historiques de la révolution en Russie (1955), § 26 : Où va la Russie?

"Le phénomène contre-révolutionnaire d'aujourd'hui ne réside pas dans cette course à l'industrialisation, dans ce rythme effrayant d'accumulation; encore moins dans l'élan communiqué à l'Asie. Il réside, recouvrant le tout, dans leur travestissement en conquête socialiste, dans la destruction des potentialités prolétariennes mondiales de conquête socialiste authentique, dans la possibilité, offerte à tous les capitalismes et réaffirmée dans les campagnes pacifistes et les honteuses compétitions émulatives, de résister aux raz-de-marée historiques.

Nous devrons, et les futures générations prolétariennes de même, affronter le capitalisme occidental dans un combat qui, avant d'être du ressort des armes, doit l'être de la théorie. Celui de l'Est vante le plein emploi des habitants à demi morts de faim des villes et des campagnes; les satrapes d'Occident et d'Outre-Atlantique, eux, volant les secrets  et le langage marxistes, se félicitent d'être parvenus - la productivité du travail étant multipliée jusqu'à l'automatisation (ils redécouvrent ce terme que nos textes prenaient, il y a un siècle, pour synonyme de capitalisme) et le volume des consommations, même à crédit et payées par personne, l'étant encore davantage par la création de besoins artificiels et absurdes - à accroître le bien-être et le niveau de vie ainsi qu'à réduire la durée du travail. Bref, le "boom" qui mène à la journée noire.

Mais il n’y a pas trop d’une génération pour que la classe ouvrière revendique à nouveau tout le champ d’une productivité survoltée, d’une production organique associée à une consommation rationnelle, d’une diminution véritablement drastique de la durée du travail, et renverse les monstrueuses machines d’Orient et d’Occident. Il n’y a pas trop d’une génération de labeur productif, soit les vingt ans du vieux Petty[4] à compter d’aujourd’hui, 1955."

 

[1] Trotzki, Schriften, 1923-1926, éd. Rasch und Röhring, 1997, t. 3.1, pp. 579-581.

[2] Il programma comunista, n°1, 1955.

[3] Il programma comunista, n°3, 1955.

[4] Cf. Sorcellerie de la rente foncière, § Intérêt et rente : «  (…) voici la manière vraiment originale dont il [Petty] procède : il se demande combien d'annuités de rente peut valoir le terrain, c'est-à-dire quel est le prix que l'acheteur est disposé à avancer en monnaie courante. Il dit que cela correspond à la durée de vie que peuvent espérer vivre ensemble un homme de 50 ans, un de 28 et un enfant, autrement dit le grand-père, le père et le fils, et il n'est pas utile de prendre en considération une descendance plus lointaine et non encore née. Chacune de ces trois vies est évaluée en Angleterre à 21 ans (Petty nous donne en réalité comme différences entre les générations : 22 et 23 ans) et donc la terre vaut 21 annuités de rente. »