VOLCAN DE LA PRODUCTION OU MARAIS DU MARCHé ?

(Economie marxiste et économie contre-révolutionnaire)

Préambule

1. Méthode de travail

Notre méthode de travail tend vers une systématisation générale de la doctrine historique du marxisme, mais pour d’évidentes raisons liées aux moyens limités du mouvement actuel, elle ne peut se faire de manière organique ni surtout par un développement harmonieux de toutes les parties ; et encore moins en exposant, chapitre après chapitre, une "matière" définie comme dans un enseignement scolastique ou académique.

Les brèches à colmater dans le bagage de lutte du mouvement communiste sont tellement larges qu’on travaille sous l’emprise des pires manifestations de désorientation et d’opportunisme, et en un certain sens, sous celle de l’actualité que nous méprisons tant ; il faut aussi de temps à autre se consacrer à remettre à leur place des théories échafaudées par des groupes qui se voudraient extrémistes et "apparentés" à nous. 

Par conséquent, quelques domaines importants de la théorie, de la méthode et de la tactique prolétariennes ont été traités tour à tour, parfois dans des réunions d’étude et de travail, parfois dans des séries d’articles de ce journal sous la rubrique "sur le fil du temps". Cela fait longtemps que nous ne parvenons pas à poursuivre la publication de la revue qui, à la suite du recueil Dialogue avec Staline, devait prendre (à son tour) le nom de Fil du temps.

2. Diffusion du matériel

Le matériel publié dans le journal ou réuni en fascicule de format-revue a pu être mis à la disposition des camarades qui s’occupent de la diffusion de notre programme dans un cercle moins restreint, sous forme de résumés plus ou moins étendus, de thèses, parfois de thèses et contre-thèses opposées. Mais lorsque les réunions et leur exposé oral, de grande ampleur et portant parfois sur des points théoriques difficiles, n’ont pas été suivis d’une publication adaptée, les difficultés dans le développement ultérieur du travail se sont avérées plus grandes.

Les réunions précédant celle-ci ont été au nombre de huit (sans y inclure deux autres de nature régionale) à compter du 1er avril 1951. Le compte-rendu intégral des deux premières a été diffusé dans un bulletin de parti polycopié, tandis qu’on a pu donner, dans le fascicule-revue cité, le résumé du matériel des réunions passées jusqu’à celle de Gènes (avril 1953). Tout ce matériel est donc disponible d’une certaine manière, accompagné de références pour s’orienter dans les sujets de théorie, programme, politique et tactique ; et dans les domaines économique, historique, social, philosophique, en s’aidant des publications antérieures dans la revue et le journal.

3. La question nationale

Tandis que l’objectif central du travail était la revendication du programme de parti contre la dégénérescence portée par la vague opportuniste qui ruina la Troisième Internationale, en reliant historiquement cette critique à la vigoureuse opposition tactique de la Gauche italienne de 1919 à 1926, avant la rupture avec le centre de Moscou, il s’avéra nécessaire, du fait des demandes répétées de camarades et de groupes, de clarifier la portée marxiste de ces grandes questions de la stratégie historique du prolétariat qu’on a coutume d’appeler : question nationale et coloniale et question agraire.

La réunion de Trieste des 30 et 31 août 1953 fut consacrée à un encadrement complet des « problèmes de race et de nation dans le marxisme » et permit de substituer à une subordination assurément facile de ces rapports à un dualisme de classes simplificateur – dont on nous a toujours accusé – la juste évaluation de l’axe du matérialisme historique qui prend d’abord appui sur le fait reproductif, avant même le fait productif, pour déduire des données matérielles les superstructures complexes et innombrables de la société humaine.

Ce matériel a été intégralement publié dans ce journal en une série de "Fils" à la fin de l’année passée et se trouve disponible pour le travail des camarades.

A Trieste, on est parvenu toutefois à exposer la vision marxiste du thème national en Europe jusqu’au XIXème siècle, et il restait à traiter le problème des colonies et des peuples de couleur et d’Orient, relié à la période de l’impérialisme capitaliste et des guerres mondiales.

On n’a jusqu’à présent, dans le journal, qu’un compte-rendu sommaire de l’exposé suivant de Florence qui tient lieu de pont entre les données du marxisme classique et celles des oeuvres de Lénine et des thèses des deux premiers congrès de l’Internationale de Moscou; depuis les 6-7 décembre, date de la réunion, il n’a été rédigé ni diffusé de compte-rendu plus ample et enrichi de la documentation fournie à cette occasion. Le manque d’un tel texte s’est fait sentir puisque quelques positions n’ont pas été correctement assimilées et acceptées, ne serait-ce que par un petit nombre de camarades. Il faut donc s’en occuper.

4. La question agraire

Les demandes d’autres camarades portant sur la question agraire ont conduit à la traiter dans une série de "Fils du temps" publiés du début de l’année 1954 jusqu’à aujourd’hui et qui forment un ensemble organique avec la série de thèses finales figurant dans le numéro le plus récent. Toutefois, même dans ce domaine, il reste encore, c’est connu, un vaste travail à accomplir. On a présenté exhaustivement la vision marxiste de la question agraire en montrant qu’elle n’est pas un chapitre séparé (ce qui n’est jamais le cas dans le système marxiste) mais qu’elle renferme en elle non seulement la théorie de l’économie capitaliste mais encore tout ce qui relie indissolublement cette dernière au programme révolutionnaire du prolétariat. Restent à développer, en une autre série qui débutera sous peu, l’histoire de la question agraire dans la révolution russe afin de montrer que les positions de Lénine concordent entièrement avec la théorie de classe du parti, ainsi que l’explication correcte qu’il faut donner aujourd’hui du devenir social de la Russie contemporaine.

5. L’économie générale

Les conclusions de la question agraire mènent directement au thème qu’aborde le présent rapport : le grand conflit, qui n’est ni d’idée ni de plume, mais de forces de classe agissant réellement dans la société, entre la construction économique des marxistes et celles, nombreuses mais se ressemblant toutes, ni nouvelles ni originales, que lui opposent les partisans et apologistes de l’ordre capitaliste.

L’orientation correcte du bagage de principes qui est le nôtre a pour fonction d’assurer la formation de notre mouvement rénové contre un double danger qui parfois menace même tel ou tel des nôtres moins avisé, en dépit du rigide cordon sanitaire d’intransigeance organisationnelle à propos duquel on ironise fréquemment.

Le premier danger est de se laisser impressionner par le net contraste avec les doctrines des économistes officiels chronologiquement postérieurs à Marx et par le prétendu avantage qu’ils auraient eu de pouvoir travailler sur des matériaux postérieurs "plus riches", ce qui alimente leur prétention à infliger à la théorie de Marx en même temps qu’à ses prévisions un démenti prétextant les vicissitudes de l’économie mondiale.

L’autre danger est que, face à la débâcle épouvantable du front prolétarien, des éléments beaucoup plus présomptueux que de bonne volonté affirment qu’on doit, grâce à des données dont Marx ne pouvait disposer, remettre en chantier la théorie économique du capitalisme et de sa fin, et rectifier ainsi nombre de ses positions.

6. La batrachomyomachie

Une contribution portant sur ce dernier point a été fournie par une série précédente de "Fils du temps" consacrés à la "batrachomyomachie" de quelques petits groupes – tel le français "Socialisme ou Barbarie" auquel se sont joints des transfuges de notre mouvement – qui prétendent effectuer une mise à jour de Marx et éliminer ses "erreurs" ; dans cette série a été tout particulièrement combattue la théorie défectueuse de l’insertion entre capitalisme et communisme d’un nouveau mode de production doté d’une nouvelle classe dominante, la prétendue bureaucratie qui, en Russie, opprimerait et exploiterait les travailleurs en lieu et place du capital et de la bourgeoisie - divergence ramenée à une opposition insurmontable aux éléments premiers, les plus vitaux et les plus valides, du marxisme.

7. L’invariance du marxisme

Le thème de la présente réunion se relie donc à celui, traité à Milan, de l'invariance historique de la théorie révolutionnaire. Celle-ci ne se forme ni encore moins se répare, jour après jour, par ajouts successifs d'habiles "changements de caps" et rectifications de tirs, mais surgit, en un bloc monolithique, à un tournant de l'histoire situé à la jonction de deux époques : la théorie dont nous sommes les disciples naquit de cette manière au milieu du XIXe siècle et nous la défendons dans sa puissante intégrité sans en en abandonner la moindre bribe à l'adversaire.

La preuve scientifique de cette théorie de l'invariance consiste à montrer, à la lumière des grondements contre-révolutionnaires d'un siècle et plus, jusqu'aux plus récents, que la grande bataille polémique menée des deux côtés les armes à la main dans les tournants décisifs, est une seule et unique bataille et que nous nous y engageons au nom des mêmes arguments qui nourrirent la proclamation révolutionnaire des communistes marxistes, arguments qui non seulement n'ont été dépassés par aucune découverte ou trouvaille d'une prétendue science, mais surplombent avec la même force et d'une hauteur toujours plus grande les insanités de la culture conservatrice. Et pour écraser celle-ci, nous avons besoin de la force de classe, mais certainement pas de l'aide d'intellectuels et de cénacles occupés à faire étalage d'un marxisme rénové et amélioré.

1. La structure-type de la société capitaliste dans le développement historique du monde contemporain

1. Le modèle de Marx

L’étude récente sur la question agraire dans le marxisme a mis à disposition les éléments nécessaires pour comprendre quel est le "modèle" marxiste de la société actuelle qui a succédé aux grandes révolutions de la bourgeoisie dans les pays avancés d’Europe.

Selon notre doctrine, une classe qui arrive au pouvoir alors même qu'un des grands "modes de production" succède au précédent a une connaissance et une conscience idéologique tout à fait approximative du procès qui s'est déroulé et de ses développements ultérieurs ; en tout cas, au sein de la jeune bourgeoisie victorieuse et romantique, on admet unanimement qu'un type social ayant des caractéristiques différentes et opposées à celle du monde féodal a fait son apparition, et on reconnaît que les nouveaux rapports économiques sont radicalement différents des anciens : la loi et l'Etat n'opposent d'obstacle à aucune catégorie et ordre de sujets dans l'accomplissement des opérations d'achat et de vente sans exception ; ils excluent que quiconque puisse être contraint à donner de son temps de travail sans compensation et à ne pouvoir s'éloigner de son lieu de travail.

Les résidus des vieux rapports féodaux ne manquent pas et les lois les plus "draconiennes" ne peuvent enlever tout caractère graduel à leur disparition: c'est ainsi que dans les premiers temps la redevance en nature des terrains prend les formes de l'ancienne prestation de produits, les dîmes au seigneur, au clergé ou à l'État. Mais toute chose tend à revêtir la forme unique du rapport marchand et de l'accès volontaire à un marché ouvert à tous. La formule libérale énonçant que tous sont citoyens, molécules interchangeables face à un État unique pour tous, dit tout aussi bien : tous sont de libres acheteurs-vendeurs au sein d'un marché unitaire et ouvert, au niveau national puis international.

Il n'y a pourtant nul besoin d'attendre Marx pour trouver des modèles où l'essaim d'insectes économiques isolés et leurs innombrables rapports est remplacé par un schéma impliquant quelques groupes sociaux - les classes - entre lesquels se déroulent effectivement le mouvement et le flux de la "richesse".

Pour Marx, dans la complexe société de son temps où se déroulent encore, dans de grands pays du centre de l'Europe, les conquêtes propres au capitalisme et où, donc, les objectifs réels sont de portée individuelle et nationale, du droit électoral à l'indépendance ethnique et linguistique, le modèle pur de la nouvelle grande forme de production qui est en train de triompher est à trois classes : entrepreneurs capitalistes, prolétaires salariés et propriétaires fonciers.

2. Les trois classes "pures"

Aucune de ces trois classes ne reproduit la position juridique féodale. Dans le monde rural, le seigneur féodal qui avait le droit de prélever les produits du travail servile de ses sujets territoriaux et ne pouvait perdre sa mainmise sur son territoire du fait des vicissitudes économiques, a disparu et le propriétaire terrien à la mode bourgeoise a pris sa place, la terre étant désormais un bien aliénable contre argent, passant d'un individu à l'autre. Dans la production urbaine, la coopération en masse des travailleurs manuels a substitué le prolétaire moderne à l'artisan qui, fût-il le plus humble, possédait boutique et outil et disposait de ses produits manufacturés, tandis que les plus gros boutiquiers ont été remplacés par le fabricant capitaliste, bien différent d’eux, propriétaire des instruments de production et d'un capital pour l'avance des salaires.

Il est bien connu que ces couches sociales ont des ressources nouvelles et différentes. Tandis que le serf de la glèbe vivait en consommant ce qu'on lui laissait du produit physique de son travail après s'être acquitté de toutes ses obligations, le prolétaire moderne ne vit que de son salaire en argent en le convertissant sur le marché en moyens de subsistance. Tandis que le seigneur féodal vivait des prestations qui lui étaient dues, le propriétaire foncier bourgeois vit de la rente que lui verse le fermier de sa terre et paie grâce à elle ce qu'il consomme. De la vente des produits au-dessus de leurs coûts le capitaliste industriel tire un bénéfice qu'il convertit à son tour en moyens de consommation - ou bien en nouveaux instruments de production et en force humaine de travail - sur le marché généralisé.

Trois classes nouvelles, distinctes et spécifiques, toutes trois nécessaires et suffisantes pour qu'on puisse dire, en constatant leur présence, que nous sommes bien à l'époque capitaliste.

3. Modèle physiocratique

Un modèle de société trinitaire a précédé Marx : celui du physiocrate Quesnay. Les classes y sont distinguées de manière incomplète, telles qu'elles pouvaient se dessiner au sein d'une production faiblement industrielle et avant la chute du système féodal. Il est toutefois important que Quesnay anticipe Marx en faisant se dérouler de classe à classe les mouvements de la valeur et de la richesse dans le but d'étudier ainsi le devenir de la "richesse d'un pays", et aussi qu'il s'oppose aux mercantilistes qui négligent de donner un modèle de la machine productive en prétendant voir l'origine des biens dans le monde de l'échange dont ils exaltent l'imposante diffusion à l'intérieur et au-delà des frontières.

Les trois classes de Quesnay sont connues : les propriétaires fonciers, et il est clair que ceux-ci ne sont plus compris au sens féodal mais perçoivent la rente de fermiers entrepreneurs agricoles. La classe active, englobant les fermiers eux-mêmes ainsi que leurs ouvriers agricoles conçus déjà comme purs salariés. La classe stérile, à savoir les industriels et les salariés des manufactures, lesquels, au dire de Quesnay, transforment ce qu'ils manipulent sans accroître sa valeur. Modèle inapte à expliquer la formation de valeur nouvelle, de survaleur, dans la mesure où les physiocrates croient qu'elle ne naît que lorsque le travail humain s'effectue au sein des forces naturelles, puisque c'est seulement dans l'agriculture que le producteur peut consommer une partie et non la totalité de son produit physique, alimentant ainsi l'ensemble de la société et ses couches non productives.

4. Modèle classique

Chez les économistes anglais classiques, et chez le plus grand d'entre eux, Ricardo, alors que le problème est toujours celui que s'était posé le postféodal Quesnay, incompréhensible dans le monde prébourgeois, de favoriser la plus grande richesse nationale, la solution est scientifiquement plus correcte, dans la mesure où elle établit, après l'expérience de la première grande industrie manufacturière, que ce n'est pas la nature mais le travail humain qui produit la richesse et que les gains sociaux que procure l’industrie proviennent de n'importe quel travailleur rémunéré au temps, lequel ajoute au produit, denrées ou objets manufacturés, une valeur supérieure à celle qui lui est versée en salaire. Mais le modèle a un défaut : c'est un modèle d'entreprise et individualiste qui ne s'élève pas au niveau social que Quesnay avait brillamment abordé.

Le travailleur de l'entreprise produit tant de richesses qu'une partie représente son salaire, une autre le profit de son employeur et, quand il s'agit de terre agricole, une troisième, la rente payée au propriétaire de celle-ci.

5. Les modèles brûlent

Marx n'est donc pas le premier qui, pour expliquer le procès économique et en donner les lois, construit un schéma du mécanisme productif, cherche l'origine de la valeur et sa répartition entre les facteurs de la production et exprime tout cela en imaginant une forme-type à classes pures. Tant que les économistes exprimaient les exigences et les intérêts d'une bourgeoisie révolutionnaire au seuil du pouvoir politique et de la domination sociale, ils n'hésitèrent pas à oeuvrer à la découverte d'un modèle représentant la réalité du procès productif. Ce n'est que plus tard, pour des raisons de conservation sociale que l'économie en tant que science officielle prit une autre tournure, renia et tourna en dérision les modèles et les schémas et sombra dans le chaos indéterminé et indistinct de l'échange marchand entre libres participants à la circulation générale des marchandises. Nous parlerons plus loin du "droit au modèle" en tant que méthode rigoureusement scientifique et non but idéal ou outil de propagande. Pour l'heure, nous en restons au résultat de la société schématique à trois classes. Le modèle de Quesnay voulait démontrer qu'elle pouvait exister sans oscillations dévastatrices; celui de Ricardo, qu'elle pouvait se développer indéfiniment dans sa structure capitaliste à condition d'accumuler une quantité toujours plus grande de capitaux investis dans l'industrie et, tout au plus, en procédant ultérieurement à la confiscation des rentes de la classe foncière, devenant ainsi binaire et non plus ternaire. Le modèle de Marx est venu administrer la preuve certaine que cette société, dans l'hypothèse ternaire ou binaire, court vers l'accumulation et la concentration de la richesse et aussi vers la révolution qui lui fera quitter la piste marchande.

6. Les classes hétérogènes

Mais avant de progresser dans notre tâche présente qui est la défense de la validité du modèle et des relations quantitatives auxquelles nous ont conduit son emploi et qui sont confirmées de la manière la plus évidente par les événements en cours, ainsi que la démonstration de l'inanité des efforts de la culture bourgeoise pour échapper à l'étau qui l'enserre, il faut s'arrêter quelque peu sur les autres classes, laissées de côté, hors des lumières de la scène où évoluent les trois protagonistes.

Une erreur fréquente non seulement d'adversaires mais même de disciples de Marx consiste à croire que ces classes seraient en voie de disparition rapide, que de toute façon ce ne serait qu'après leur totale disparition que les conditions seront réunies pour la crise finale et l'effondrement du capitalisme. C'est une erreur analogue de dire que le marxisme en ignore ou du moins en néglige l'existence et de déclarer que le mouvement social de ces classes ne peut en aucun cas influer sur le rapport de forces et sur le fait que l'une des classes-types l'emporte sur l'autre.

La question de ces autres classes, particulièrement des moins aisées, est d'une actualité brûlante face à la chute du mouvement prolétarien dans l'opportunisme. Aujourd'hui, ces classes impures et mal définies sont mises au même niveau, par la politique des grands partis, que les véritables travailleurs salariés et on avance des revendications vagues et insipides qui intéresseraient simultanément, dit-on, toutes les classes pauvres, toutes les couches populaires. De cette manière, tactique, organisation, théorie du parti ouvrier sont tombées en ruine et, dès lors, le pauvre a pris la place du prolétaire, le peuple celle de la classe.

7. Sociétés-types et sociétés réelles

La thèse marxiste selon laquelle les classes moyennes disparaîtront ne s'entend pas au sens où, prochainement, ne devraient exister dans tous les pays développés que des capitalistes, des grands propriétaires et des salariés, mais au contraire que des trois classes-types seule la prolétarienne peut et doit lutter pour l'avènement du nouveau type social, du nouveau mode de production. Étant donné que ceci impliquera l'abolition du droit sur le sol et sur le capital et par conséquent l'abolition de ces mêmes classes, il n'y aura plus place, si la résistance des deux classes dominantes actuelles cède, pour les classes mineures dans une forme de production qui ne sera plus ni privée ni marchande. Celles-ci ne peuvent associer leurs forces qu'à la cause de la conservation des classes exploiteuses ou, en certains cas et de manière subconsciente, à celle de la classe prolétarienne, mais ce qui est exclu de leur part, c’est la lutte pour un type de société qui leur soit "propre". D'où il ne résulte pas leur inexistence actuelle ou prochaine ni même leur absence totale des luttes économiques, sociales ou politiques, mais seulement la certitude qu'elles n'ont pas de tâches propres, que leur importance est secondaire et qu'elles ne peuvent être mises sur le même plan que la classe salariée au cas où il s'agirait de se prêter mutuellement assistance ; on se trouve par contre dans une phase nettement régressive de la révolution anticapitaliste lorsque le prolétariat substitue à ses propres exigences celles de ces classes et se fond parmi elles sur le plan de l'organisation ou dans des alliances et autres fronts de triste mémoire.

8. Gamme infinie des bâtards

Si aujourd'hui nous regardons alentour, dans la politique italienne, interminable est la série de ces classes et couches auxquelles les partis qui se vantent d'organiser les classes ouvrières adressent les invitations les plus chaleureuses et les plus écoeurantes à l'amitié fraternelle. Dans l'agriculture, nous aurions du mal à nous en tenir aux trois types suivants : petits métayers-travailleurs, petits fermiers-travailleurs, petits propriétaires-travailleurs, puisque même les types "moyens", c'est-à-dire employant ouvertement des journaliers, se présenteront illico comme autant de dignes compères. Mais ce n'est pas tout : le bureau agricole du parti stalinien qui ne se bat que contre le moulin à vent des barons féodaux, proclame même de temps à autre qu'il défend et protège les intérêts du grand fermier agricole, véritable pilier de la bourgeoisie et de l'État italien.

En dehors des campagnes, nous verrons aussi qualifier d'amis et défendre contre "l'avidité des classes monopolistes" l'artisan, l'employé, le boutiquier détaillant, les professions libérales, le petit commerçant, le petit industriel et aussi, bien sûr, le commerçant moyen et l'industriel moyen, pour ne rien dire des fonctionnaires de l'État jusqu'à... Einaudi, ni des grands artistes, des stars de cinéma, des prêtres pauvres, des flics et ainsi de suite.

Tout ce monde est utile comme électeur, lecteur et cotisant.

9. Vieilleries statistiques

Nous avons donné de multiples citations de Marx où il explique qu'il traite d'une société capitaliste hypothétiquement pure mais qu'à son époque, donc à la seconde moitié du siècle passé, même l'Angleterre évoluée n'avait pas sa population ni même une majorité de celle-ci répartie seulement entre les trois classes modernes.

Depuis, beaucoup de temps s'est écoulé et tandis que nous continuons à manipuler le modèle de la société-type (dépassant la préoccupation de Luxembourg qui soutenait que cette dernière "ne pouvait fonctionner" ou de Boukharine suivant lequel au contraire il était tout à fait possible qu'elle fonctionne sur le plan de la technique économique; tous deux convenant, il est vrai, que, pure ou impure, la révolution l'attendait au tournant), nous constatons que dans tous les pays les classes moyennes ou hétérogènes constituent la plus grande part de la population. Nous n'utiliserons pas une statistique récente mais les comparaisons internationales contenues dans l'officiel Annuaire Statistique Italien de 1939 dans la mesure où elles se rapportent à une situation générale d'avant-guerre et sont moins incertaines bien qu'à prendre toujours avec une certaine réserve quant au parallélisme dans la méthode de recherche et la terminologie d'une nation à l'autre.

En Italie par exemple, on commence par distinguer entre population active (individus ayant un revenu propre et donc à l'exclusion des vieillards, enfants, invalides etc..) et population totale. Sur quarante deux millions et demi, dix-huit millions environ, soit 42,4% étaient des actifs. 

29% de la population active était occupés dans l'industrie. Stériles pour Quesnay, ils sont pour nous autant de "purs", ouvriers ou entrepreneurs.

47% des actifs étaient occupés dans l'agriculture. Cependant, il reste encore, dispersés dans une forêt de chiffres, 24% d'impurs, 1/4 environ. La difficulté est de faire le tri des agriculteurs entre purs (propriétaires fonciers, fermiers, capitalistes, journaliers) et tout le reste. Pour l'Italie, nous pouvons trouver des critères dans le tableau de la population attachée à sa profession depuis plus de dix ans. Dans l'industrie, les 7/10 sont d'authentiques ouvriers; dans l'agriculture, les 4/10, tandis que les titulaires des grandes exploitations et propriétés sont confondus parmi les "indépendants". La classe ouvrière pouvait donc représenter 12% dans l'agriculture et 21% dans l'industrie: au total, 33% de la population active. Les véritables bourgeois capitalistes et propriétaires fonciers sont très peu nombreux: en somme, nous avons en Italie 1/3 de société capitaliste "pure" et 2/3 d'"impure". Mais point de barons ni de serfs féodaux !

10. Comparaison internationale

En passant aux autres pays, nous pouvons certainement mettre de côté ceux qui ont un "indice d'impureté" pire que le nôtre et sont donc "moins capitalistes", bien que beaucoup parmi eux soient jugés plus modernes, évolués et civilisés en raison de nombreux indices de bien-être et de culture. En font indiscutablement partie : Bulgarie, Irlande, Finlande, Grèce, Norvège, Portugal, Hongrie ; et à l'extérieur de l'Europe (données géographiques incomplètes) Inde, Palestine, Égypte, Afrique du Sud, Canada, Chili, Mexique, Nouvelle-Zélande. Ils sont "capitalistes purs pour moins d'un tiers".

Voyons très grossièrement les pays plus capitalistes que nous. Nous n'avons de données que pour l'industrie et l'agriculture et nous n'avons pas la possibilité de faire le tri comme nous venons de le tenter pour l'Italie. Ce sont en Europe : Belgique, France, Allemagne, Autriche, Hollande, Suisse ; et à l'extérieur : les États-Unis d'Amérique. Souvenez-vous que nous sommes dans les frontières d'avant 1939 et rendez-vous compte que nous n'avons pas parlé de deux cas de première importance: Grande-Bretagne et Russie.

Prenons la France par exemple : agriculture 35%, industrie 35%. La France n'est pas un pays où la concentration des entreprises est de beaucoup supérieure à la nôtre, et en calculant suivant les rapports utilisés pour l'Italie, 4/10 et 7/10, il résulte que la population active salariée plus les grands bourgeois (s'il est vrai qu'ils sont cent familles!) atteint environ 40%: plus du tiers mais pas encore la moitié en indice de pureté capitaliste.

Même l'Allemagne, l'Autriche et les autres pays cités n'atteignent pas la moitié.

Les États-Unis sont, en pourcentage de population affectée à l'industrie, à la hauteur de la France (il s'agit cependant de données de 1926 et concernant la seule population blanche !) et au-dessous pour l'agriculture: 28%. En considérant l'ensemble du territoire, ils ne peuvent, même aujourd'hui, être très au delà de 40-45% de "pureté". Notons que la part d'employés dans le commerce et les banques (qui comptent peu d'ouvriers salariés) est élevée, soit 19% environ, comme dans la Grande-Bretagne de 1931 (stigmate des exploiteurs du monde).

11. Sensationnels extrêmes

En ce qui concerne l'Angleterre et l'Écosse, la statistique est à première vue embarrassante. Industrie, 47-48% ; agriculture, 5 à 8%. Un tel fait ne s'explique qu'en admettant que les entreprises des fermiers capitalistes sont recensées dans l'industrie et que ne reste affectée à l'agriculture que la petite paysannerie, relativement peu nombreuse. Nous ne devons alors considérer comme capitaliste que la population faisant partie des 48%. Toutefois, nous prenons en compte la forte proportion de préposés aux transports et aux communications (7 à  8%), maximum mondial, et sur le total de 55%, compte tenu qu'il s'agit d'une économie de grandes entreprises, nous ne prenons pas 7 mais 8 ou si vous voulez 9%: nous frôlons tout juste les 50%.

Donc, le pays-type des analyses marxistes ne parvient pas à être une société capitaliste de forme pure à 50% : elle n’est qu’à demi capitaliste. Marx le savait bien. Et nous avons cité le passage où la société bourgeoise est condamnée à traîner derrière elle une masse énorme et informe de classes moyennes, agricoles et non agricoles, restes de temps révolus.

Union soviétique. Données de 1926: industrie, en y incluant tous les ouvriers dont le métier n'est pas mentionné, 6,6% seulement (transport 2,6% seulement, commerce 2,5 seulement). Agriculture : 85%.

On sait que bien des choses ont changé depuis 1926. C'est précisément pour cette raison qu'il s'agit d'une économie précapitaliste évoluant vers le capitalisme avec la diffusion des grandes entreprises industrielles et du marché généralisé. Nous ne discuterons pas ici de la manière dont se répartit aujourd'hui la population des campagnes. La partie qui subsistait dans le rapport féodal, boyards et serfs, a certes disparu. Le reste doit se partager entre production minuscule et entreprises collectives : la forme actuelle serait-elle alors un hybride de l'entreprise capitaliste rurale et du communisme agraire ? Non, elle est un hybride de l'exploitation-entreprise agricole et des formes anciennes de culture parcellaire. L'indice de pureté capitaliste de la Russie de 1926 ne dépassait pas 8%, il est encore aujourd'hui (il est entendu en effet qu'on y englobe tout le territoire asiatique) au-dessous de n'importe quel pays européen et blanc, qu'ils se trouvent derrière ou à l'extérieur du rideau.

Un sourire moqueur à l'équation : impérialisme américain = impérialisme russe.

Mais c'en est assez, messieurs: nous allons discuter d'une société capitaliste telle que nous ne pouvons vous la montrer dans la réalité, en aucun lieu de l'univers ou, encore moins, de cette heureuse planète. Nous ne prévoyons pas non plus de pouvoir vous la montrer un jour, désireux que nous sommes d'envoyer bien avant au pilon les capitalismes purs et impurs, avoués et honteux.

12. Échelonnement géographique

Nous avons ainsi cherché à jeter un rapide coup d'oeil sur les différentes manières dont la forme-type du capitalisme à trois classes s'échelonne dans le magma social.

À titre de simple indication, nous rappelons comment les pays et continents déjà largement gagnés aux formes capitalistes se mêlent, sur le plan géographique, à d'autres où la composition sociale est tellement plus arriérée qu'il n'y existe pas de part notable d'économie bourgeoise. Parmi eux les populations africaines et australasiennes se trouvant encore à l'état sauvage et barbare, les très denses populations d'Asie dont les formes sociales sont non seulement précapitalistes mais même préféodales, avec des principautés militaires et parfois théocratiques se superposant encore au communisme primitif et à une culture parcellaire très misérable, forme que Marx définissait si souvent comme étant d'une effrayante inertie, rétive à évoluer vers de nouveaux rapports de production, encore imperméable aux rapports marchands, à l'accumulation initiale et progressive de capital (qui, sous le régime médiéval de l'Europe, jeta les bases du cycle menant au capitalisme et au socialisme).

Le capitalisme est apparu sur les confins de ces aires (Inde, Chine etc...), importé par la race blanche, provoquant conflits et déséquilibres au contact avec la société intérieure de type satrapico-despotique ou féodal. Mais les mêmes lois du matérialisme historique et de la contradiction entre nouvelles forces productives et rapports traditionnels de propriété sont à l'origine de deux facteurs : la lutte des petits paysans et artisans et des premiers bourgeois indigènes contre les vieux pouvoirs autoritaires et la lutte pour se rendre nationalement indépendants de la colonisation des blancs. Naissance du capital et lutte nationale s'associent de manière suggestive sous les mêmes traits que deux siècles auparavant en Europe; le marxisme trouve là une confirmation vitale qui l'emporte sur les explications de l'histoire en termes de race, de religion, de philosophie, de volonté et de grands hommes.

13. Les jaunes en mouvement

L'exemple du Japon (absent du tableau précédent) suffirait à apporter une preuve considérable de tout ceci. Il y a ensuite le problème de la Chine. Nous ne le rappelons ici que pour remarquer que ce gouvernement s'est vanté, à la suite du premier recensement de son histoire, de compter cinq cent soixante millions de citoyens, qui sont six cents en incluant les Chinois de l'extérieur : classique vantardise de style capitaliste-national. Une révolution capitaliste peut-elle naître et se développer par ses propres forces sur un tel terrain ? Elle est déjà en cours ! Ses caractéristiques diffèrent par exemple de la japonaise comme ce fut le cas de l'allemande par rapport à l'anglaise ; y compris pour des raisons géographiques. La coréenne ou l'indochinoise, disons, peuvent aussi différer comme, en son temps, la piémontaise où il n'y eut pas d’évidente guerre civile autochtone, mais le heurt d'armées et d'Etats impériaux venus de l'extérieur.

Le développement de la comparaison est convaincant. La circonstance de la présence des colonies et bases impérialistes occidentales a certainement son importance; elle influe certainement, mais en quel sens ? Certainement pas en ce que la lutte des classes en Orient languirait et s'endormirait, surtout au cours de ces 25 dernières années,  alors qu'au contraire ferait rage celle, de niveau supérieur, entre ouvriers et industriels des métropoles d'Occident.

La thèse selon laquelle le capitalisme bourgeois a élargi le marché aux limites du monde et déterminé le caractère non plus national mais international de l'antagonisme ultérieur entre classes et modes de production, entre bourgeoisie capitaliste et prolétariat communiste serait improprement traduite dans les termes suivants : dans l'actuelle situation historique, il ne peut exister de luttes de classes qu'à l'échelle mondiale, quelle que soit la composition des diverses sociétés nationales.

La situation générale du monde sur le plan économique, politique et militaire n'autorise pas à dire qu'au sein du demi milliard de Chinois ne soit pas concevable une imposante lutte civile pour trancher entre les modes de production féodal et marchand bourgeois, lequel est désormais plus avantageux pour les paysans, artisans, intellectuels et bureaucrates et où les agents extérieurs et les gouvernements internes peuvent apporter des contributions techniques parallèles tout en s'opposant politiquement entre eux.

14. Aires et cycles de lutte

Avec cette digression sur les sociétés hétérogènes dans un exposé sur la société capitaliste-type, nous voulons déjouer le risque de soustraire un quart de l'espèce humaine à l'autorité du matérialisme historique et réaffirmer que, si l'on admet (à la manière de la presse jaune, c'est-à-dire... blanche et rouge) que le dynamisme social se nourrit de "cinquièmes colonnes" et d'"agressions impérialistes" capables d'exporter des formes économiques au même titre que les cotonnades et la verroterie, alors le déterminisme de Marx n'a plus qu'à sombrer dans l’oubli. 

Dans des aires d'étendue très diverse, la bourgeoisie a partout lutté contre l'ancien régime et, suivant ces aires, dans les cycles historiques les plus divers - mais définissables et stables dans tout leur cours - le prolétariat a d'abord lutté dans le même but que la bourgeoisie, puis est entré inexorablement en conflit avec elle.

Ceci est la clé de la reconstruction marxiste qui relie, y compris dans le travail de quelques années de notre mouvement actuel, la doctrine historique et sociale à la stratégie de position et de manoeuvre du parti communiste international, organisé ouvertement en 1848.

En remontant presque mille ans en arrière, en Italie, Flandre et Rhénanie par exemple, les champs clos de la lutte de classe ont simplement été les communes. La grande bourgeoisie urbaine a enlevé le pouvoir à l'aristocratie foncière en fondant de petites Communes-États démocratiques et capitalistes. Le menu peuple, les "Ciompi", premiers prolétaires, ont lutté aux côtés de la Commune contre les nobles, parfois contre l'Eglise et l'Empire. Quand ils ont tenté de se soulever contre la misère économique, ils ont été écrasés dans le sang par la grande bourgeoisie financière et gouvernementale.

Le matérialisme historique est vivant et victorieux lorsqu'on voit se développer le même procès, des siècles plus tard, à l'échelle non plus d'une cité mais d'une nation, par exemple dans la France du XVIIIe siècle.

Dès le Manifeste, il est dit que le mouvement s'accélère. S'il fallut de nombreux siècles pour que les forces communales des bourgeois se soudent en un assaut contre le pouvoir des grands Etats, il faut un demi-siècle pour que la nouvelle forme sociale envahisse toute l'Europe. Et nous avons montré dans de longs exposés que le développement se fit dans les profondeurs du magma social et alla même à contresens de l'invasion d'armées victorieuses, comme ce fut le cas de ces barbares qui conquirent le monde romain.

De grandes, voire de très grandes aires de l'espace oriental, africain, asiatique ne peuvent encore mais doivent un jour donner le même "spectacle historique" avant qu'il n'y ait plus en scène que deux personnages : capitalisme et prolétariat.

Les formes nouvelles qui progressèrent plus vite de Londres à Vienne que de Gênes à Pise ne pourront nous faire attendre très longtemps pour accomplir ce tour du monde et des races, mais elles le feront selon les mêmes lois et cycles, à moins que jusqu'à présent nous n'ayons rêvé, raconté des bobards et mal digéré des formules figées et sans vie.

15.  Remise en ordre

Dans le rapport de Trieste fut inclus tout un chapitre se proposant de réordonner les concepts fondamentaux bien connus portant sur les forces de production, leur conflit avec les rapports de production ou formes de propriété traditionnels, la succession de deux grands modes ou formes historiques de production tant sous l'aspect politique du passage du pouvoir d'une classe à l'autre que sous l'aspect économique de réorganisation de la production et de la distribution sur de nouvelles bases radicalement différentes. Et cela fut appliqué à la révolution russe d'Octobre qui fut une autre révolution double et une double victoire, de la bourgeoisie et d'autres classes contre le féodalisme et du prolétariat contre la bourgeoisie et ses appendices petits-bourgeois et démocratiques. De ces deux victoires, la première est restée historiquement acquise ; la seconde s'est renversée en défaite (de longues démonstrations furent données de cette possibilité, à la lumière du matérialisme historique, en se référant précisément aux Communes médiévales) sans guerre civile dans l'aire russe mais du fait des batailles perdues par notre faute, prolétaires d'Occident.

Aujourd'hui, dans cette réunion d'Asti, nous avons dû nous occuper de l'interprétation de la révolution chinoise. Celle-ci n'a pas encore été une révolution double et, pour le moment, se renforce en tant que révolution capitaliste et bourgeoise où la paysannerie, les artisans et un petit nombre de prolétaires ont combattu en sous-ordres, toutes ces couches représentant le monde social capitaliste naissant. Les tentatives de Ciompi et les insurrections de Juin n'ont pas manqué, mais le pouvoir et les armes de la bourgeoisie les ont étouffées dans le sang. Une unique révolution bourgeoise ininterrompue est au pouvoir avec le gouvernement de Chiang Kaï-Chek et avec celui de Mao Tse Toung, comme ce fut le cas en France avec les Orléans et la IIe République, ou avec Bonaparte et la IIIe République.

Mais il s'agit bien d'une révolution, les jeunes : tout autre chose qu'une promenade de soudards à étoile rouge. Une révolution non encore refroidie, figée, immobilisée. C’est nous, révolutionnaires blancs, ficelés comme nous sommes tels des saucissons, qui avons peu de leçons à donner à l'Orient en flammes.

16. Du modèle aux mesures

Nous avons donc affirmé explicitement que Marx a établi sa doctrine sur le mode capitaliste de production en le réduisant à un modèle pur qui non seulement ne concorde pas avec les structures des sociétés bourgeoises nationales, y compris les plus développées au cours des cent dernières années, mais qui ne se veut pas non plus la définition d’un stade prévisible que celles-ci, ou même une seule d'entre elles, devraient traverser en parfait accord avec le dit modèle.

On ne pouvait se passer du modèle pour appliquer au déroulement des faits économiques une méthode "quantitative" et, si l'on veut, mathématique (en laissant de côté la question de l'exposition dont nous ne manquerons pas de parler). Nous ne sommes pas les seuls, parmi les écoles anciennes et modernes, à traiter le fait et le phénomène économique par des méthodes quantitatives ; même la statistique, science aux origines des plus anciennes, utilise une méthode quantitative dans la mesure où elle note et enregistre des séries de prix, des quantités de marchandises, la masse de population et autres grandeurs concrètes de ce type et où elle les exprime toutes, suivant la pratique commune, au moyen de nombres : terres, trésors, esclaves d’un patricien romain,  par exemple, ou bien patrimoine d'un citoyen. Mais le passage de la statistique d'enregistrement à la science économique, comme pour toute autre science que l'espèce humaine a édifiée par étapes successives, consiste à introduire aussi, en plus de la mesure numérique de grandeurs tangibles et visibles par tous, celle de nouvelles grandeurs "découvertes" et en un certain sens "imaginées" (et ayant valeur de "tentatives" faites dans diverses directions avant de toucher au but) ; grandeurs "imaginées" afin de mener une enquête plus approfondie, grandeurs donc invisibles et abstraites – oui messieurs - et non objets immédiats de l'expérience sensible.

On ne serait pas parvenu aux mesures et aux grandeurs (principal exemple : la grandeur-valeur) sans partir du "modèle" de la société étudiée, et hors de cette voie on ne serait pas parvenu aux lois spécifiques du développement de cette société (capitaliste en l'occurrence) ni aux prévisions de son cours et de ses tournants.

Sans atteindre des sommets spéculatifs, il suffit de comprendre en pratique que si, au cours des cent années écoulées depuis qu'on applique la méthode et, disons, des cent prochaines, les phénomènes concrets observables et enregistrables prenaient une autre direction, on conclurait alors que la construction du modèle, le choix des grandeurs, les relations établies entre elles et tout le reste, tout est à jeter, comme ce fut historiquement le cas de nombreuses constructions doctrinaires qui prétendaient reproduire les modes d'existence de "tranches" du monde naturel et de cette tranche spéciale qu’est la société humaine et qui disparurent en tant que théories, non sans avoir eu d’effet historique.

Nous ne cherchons donc pas la preuve de la validité de notre modèle et de la fidélité des lois au procès réel dans des vertus particulières de l'esprit ni dans de prétendues propriétés internes et absolues de la pensée humaine, encore moins dans la puissance cérébrale d'un découvreur de génie venu au monde un beau matin, et assurément pas dans la volonté héroïque d'une secte ni même d'une classe sociale révolutionnaire.

17. Théorie et révolutions

L'objectif de cet exposé n'est pas tant de tracer les grandes lignes de la théorie économique de Marx (bien que ce soit là une exigence incessante face aux innombrables contrefaçons provenant d'ennemis et parfois de disciples défaillants) mais d'établir que les critiques d'une époque même toute récente et actuelle, qu'elles soient frontales ou plus insidieusement "amicales", ne font que réexposer de très anciennes objections sur les ruines desquelles la nouvelle doctrine s'édifia victorieusement dès son surgissement originel, et de nous rattacher ainsi, surtout à travers un examen des positions d'écoles économiques anticommunistes, à ce qui fut le thème de notre réunion de Milan : l’invariance du marxisme et en général de toutes les doctrines et croyances révolutionnaires de l'histoire humaine. Ces dernières ne naissent pas d'approximations successives, louvoiements et rajouts, d'un débat lassant en même temps que de la collaboration de pléiades de soi-disant chercheurs, mais font irruption à certaines époques et tournants critiques du cycle général et ne peuvent pas ne pas se former précisément à ce moment et s'édifier précisément et organiquement de cette manière, d'un seul bloc.

Nous avons vu que la classe bourgeoise elle-même qui se vante d'avoir, la première, édifié une science économique, a commencé audacieusement à manipuler des modèles et à fixer des grandeurs à introduire dans le calcul économique et dans la construction de lois qu'elle appliqua au devenir de la société humaine organisée et moderne. Mais ceci n'eut lieu précisément que parce qu'elle était alors une classe révolutionnaire et réalisait peut-être la plus grande révolution de l'histoire pour laquelle il ne fallait pas moins de bras empoignant des armes que de têtes pleines d'une théorie (laquelle, ne serait-ce que sous la forme de foi et de fanatisme, a totalement sa place dans notre explication de l'histoire). Lorsque nous clamons depuis la jeunesse de Marx qu'il n'y a pas de mouvement révolutionnaire sans théorie révolutionnaire, nous n'entendons pas par là que seul le mouvement ouvrier est révolutionnaire et que la seule théorie révolutionnaire est la communiste. Nous appliquons cet énoncé à toutes les révolutions et nous ne voulons pas dire par là (ni pour les révolutions précommunistes ni pour la nôtre) que n’importe quel cénacle intellectuel pourrait fabriquer une théorie et, par ce moyen, provoquer une révolution ! De même que les forces profondes qui bouleversent l'organisation sociale à un tournant déterminé (et rare) des cycles prennent la forme de contradictions dans l'économie et la production et de heurts entre groupes et classes d'hommes, elles prennent aussi la forme d'une bataille de croyances nouvelles contre les anciennes et même, il n'y a aucune difficulté à l'admettre, de mythes contre d'autres mythes.

Non moins connue est notre position, fondée sur les caractères spécifiques de l'organisation productive et de ses développements modernes, selon laquelle la classe prolétarienne communiste ne se forge pas une théorie à fond religieux ou à prédominance romantico-idéologique mais parvient à la science véritable du fait économique ; et ceci en cohérence avec son attitude face à l'appropriation des forces productives, qui la distingue des classes et révolutions qui la devancèrent historiquement, rompant ainsi avec les anciennes formes d'appropriation de classe.

Et puisqu'il faut examiner sous tous les angles les équivoques habituelles qui se tiennent embusquées, signalons aussi que pour arriver à cette conclusion nous n'avons pas besoin de soutenir que la société humaine parviendra de cette manière à une formulation infaillible, absolue et générale des lois du cosmos physique et social, pas plus que nous ne croyons qu'elle ait commencé avec un bagage de vérités suprêmes que lui auraient confié des puissances immatérielles ni qu'elle puisse découvrir ce dernier en fouillant dans l'immanence mystérieuse et innée de sa pensée spéculative.

18. Grandeurs et économie

Par conséquent, dès que la classe bourgeoise n’eut plus besoin de doctrines effectivement révolutionnaires, la science économique qui l'avait accompagnée subit sa mutation, traitée à fond par Marx, d'école classique en école vulgaire. Les dangereuses "envolées" de Ricardo et des siens furent mises à l'écart, avec leur définition de la valeur comme propriété intrinsèque des produits de l'économie capitaliste qu’on nomme valeur d'échange mais qui ne se définit pas à partir d'une phase de l'échange mais bien d'une phase de la production. Il était manifeste pour Ricardo que la valeur d'une marchandise n'est pas mesurée par un "nombre" donné parce qu'elle s’échange à tant, quand bien même il se situerait dans la moyenne statistique des prix de marché. C'est au contraire dans la mesure où la marchandise a une certaine valeur déterminée et calculable suivant le temps de travail social moyen servant à la produire qu'elle doit être revendue à tant sur le marché, à quelques oscillations occasionnelles près. 

C'est contre ce théorème central de l'école classique, maintenu par l'école marxiste, mais avec une tout autre force vitale, que s'insurge ensuite l'économie vulgaire qui traite tout cela de folie, illusion et mythe et, en substance, se libère comme d'un fardeau inutile de la grandeur-valeur, de sa détermination et de sa mesure ainsi que des lois où elle figure.

Depuis lors, l'objection essentielle est, aux mots près, toujours la même. Nous ne sommes pas dans le domaine physique qui obéit (à l'époque, on l’affirmait et on le reconnaissait) à de rigoureuses lois causales qu'on peut établir en se servant de grandeurs à traiter par des procédures mathématiques. Nous sommes dans le domaine humain où influent la disposition, la volonté, le "goût" des individus singuliers et le phénomène moyen ne peut être saisi, prévu ni classé dans des formules fixes.

Au diable donc la grandeur-valeur (mais pas l'idée, la notion de valeur qui, dépouillée de ses déterminations matérielles, en vient à envahir triomphalement les prétendues sciences sociales : droit, éthique, esthétique...) ; au diable, en général, les grandeurs à introduire dans la science économique, à l'exception des cotations monétaires brutes ou des quantités de marchandises fixées par contrat ; au diable (et c'était là le point crucial) la possibilité pour la recherche économique de tracer la voie que parcourt l'humanité comprise comme société organisant son activité en vue de ses propres besoins ; il n'est possible que d'observer et d'écrire l'histoire concrète et a posteriori de cet essaim de terriens brouillons, histoire imprévisible, d'une infinie liberté, ne dépendant d'aucun itinéraire et indifférente au choix d'une route parmi d'autres. Des terriens capables de tout et n'importe quoi, même d’ajouter foi aux hommes de science.

19. Valeur ou prix ?

Tous les critiques de Marx, très différents suivant les époques et les couleurs, ont fondamentalement pour terrain commun de prétendre qu’une vague "science" économique, occupée depuis Marx à faire des pas de géant en bavardages universitaires et paperasses pour bibliothèques, aurait fait justice de la théorie de la valeur et de la survaleur et en outre de celle de la baisse du taux de profit à laquelle Staline voulait donner le coup de grâce. Ils veulent ainsi, du même coup, faire place nette de la théorie tout aussi essentielle du nivellement général du taux de profit capitaliste dans l'économie nationale et transnationale. En tout cela - à juste raison pour ces messieurs - on fait preuve de plus d'acharnement que dans les croisades indignées contre la prédication de la lutte de classe, de l'emploi de la violence insurrectionnelle, de l’outrage aux idéaux démocratiques et libéraux, de la dictature et de la terreur prolétarienne dont le précurseur est l'habituel savant hirsute que les Anglais - pas si bêtes - appelaient, à la fin de sa vie, red terror doctor.

Dans un célèbre pamphlet de 1908 (nous remontons loin), republié en 1926 et intitulé Etude sur Marx, vaste mosaïque de toutes les innombrables thèses des critiques de Marx, qu’il les accepte ou les rejette (c’est pire dans ce cas, lorsque Marx est défendu et traité avec égard), le célèbre Arturo Labriola revendique un écrit remontant à 1899 où il tentait, dit-il - concédant que la théorie marxiste de la valeur n'était pas recevable - de concilier une théorie du prix avec celle de la valeur. Le livre parut à l'époque où deux ailes révisionnistes se jetaient sur Marx tel que nous le comprenons : celle réformiste et légaliste de Bernstein, celle syndicaliste et prétendument extrémiste de Georges Sorel dont est reproduite une aigre préface au livre de Labriola. Ceux qui se rappellent que les deux tendances engagèrent une lutte à mort sur le plan historique et politique noteront à quel point il est révélateur que la seconde se fasse très fréquemment l'écho sur le plan théorique des critiques de Bernstein qui tournent sans cesse en dérision les lois marxistes du développement capitaliste et substituent la calme courbe graduelle aux points de rupture. On pourrait aussi bien faire un parallèle entre ces polémiques et des essais très récents de gens qui prétendent remédier aux malheurs du savant-prophète Marx et s'attribuent le mérite de leur prétendue expérience des faits nouveaux de ce siècle qui enfreindraient non moins prétendument les "schémas" chers à Marx.

20. Poker d'as

Si cela avait un sens, en 1954, de découvrir où a avorté le "plan" de trajectoire marxiste de la forme historique capitaliste, il ne resterait qu’à rire d'une si longue attente, dès lors que le bavard professeur napolitain l'avait déjà découvert et avait même inventé l'historiette dont se délectait Sorel il y a cinquante ans et selon laquelle c'est précisément … Karl Marx qui l’aurait découvert. Suivant cette historiette, Marx aurait remis à plus tard son oeuvre économique après la publication du premier livre du Capital en 1867 non parce qu'il tomba gravement malade mais parce qu'il fut ébloui, en 1871, par la lecture des travaux de Jevons et consorts sur l'économie mathématique "véritablement scientifique". La reconnaissance de ses erreurs aurait eu pour effet qu'il laissa ses notes en désordre ; tous les reproches des gens de cet acabit vont à Engels ainsi qu'au Kautsky dans sa grande époque, qui les auraient arbitrairement rafistolées.

Pourrait-on vraiment imaginer, disait monsieur Labriola, que seul Marx ait raison et que, contre lui, "la Science, je dis bien toute la Science" soit dans l'erreur ? ! Mais cette situation, encore existante aujourd'hui - sans qu'on parvienne à s’abstenir de citer une bonne douzaine de fois le nom de Marx dans chaque numéro de journal imprimé dans le monde - cette situation, justement, nous était et nous est utile. C'est au cas où la science aurait fait une place à Marx que nous serions foutus.

Complétons le quatuor de professeurs (Sorel, Labriola, Bernstein) par notre vieux Tonino Graziadei, tout aussi doctoral. Lui, le syndicaliste réformiste d'avant-guerre, passé à l'extrême-gauche en 1919, faisant écho à la thèse de 1908 d’Arturo Labriola avec une série de livres sur Prix et surprix dans l'économie capitaliste, livra bataille, tout en faisant l'éloge de la partie historique, politique et philosophique de l'oeuvre de Marx et du marxisme, contre toute théorie de la valeur et de la survaleur, ce qui provoqua le désaveu de l'Internationale (alors) communiste.

Dans la guerre de position où nous sommes en ordre de bataille depuis 1848, la question est donc la suivante : le capitalisme moderne a-t-il invalidé la tentative d'écrire son curriculum vitae conformément à une doctrine de la société de classes-type et au calcul de ses lois tendancielles sur la base d'un système de formules où figure, en tant que grandeur fondamentale, non la mesure marchande du prix mais celle de la valeur engendrée dans la production sociale ?

Si nous sommes mis en déroute sur cette question, les professeurs de « marxisme marginal » auront raison mais, avec eux, tout aussi bien les Jevons, Sombart, Pareto, Einaudi, Fisher, Kinley; et également les Rothschild, Morgan, Rockefeller, etc... avec, en tête - à tout seigneur tout honneur - Joseph Staline.

21. Quantités physiques et économiques.

Suivant Sorel, Marx « ne comprenait pas l'emploi des quantités en économie, tel que le comprennent les mathématiciens traitant des problèmes de physique. Il semble ( ?) que les relations quantitatives ne lui soient apparues ( ?) aptes qu’à fournir des indications sommaires et vagues ou peut-être symboliques [qu'est-ce donc Dr Sorel, que la mathématique sinon l'usage des symboles?] ; celles-ci étant d'autant plus claires qu'elles sont moins réelles. Il serait bon d'étudier cette question difficile si l'on veut parvenir à comprendre parfaitement les textes du Capital ».

Bon. On aurait bien fait, durant ces cinquante ans, de travailler sur cette question difficile au lieu de se consacrer à corrompre la lutte prolétarienne dans le sens activiste et volontariste.

Voilà l'occasion de faire quelques observations sur cet "usage des quantités en physique et en économie". Primo. L'intention de Marx en économie était de parvenir à utiliser les quantités numériques et les grandeurs qu’elles mesurent comme le font les physiciens. Le mode d'exposition est un cas à part, des raisons historiques influant toujours sur lui : Galilée, par exemple, exposa la théorie du mouvement de la Terre sous forme de dialogue, déclarant en prologue qu'il voulait seulement démontrer que les conclusions opposées étaient acceptables au même titre par la raison humaine afin que la doctrine révélée puisse trancher. Il fallut qu'une révolution s'en mêle pour que Laplace, suivant une anecdote fameuse, répondît à la question sévère de Napoléon : je ne vois pas que vous ayez mentionné Dieu dans votre explication de la formation du système solaire ! - par cette simple phrase : Majesté, je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse. Aujourd'hui, un professeur qui s'exprimerait ainsi serait brûlé. Quant à Marx, devant s'adresser à la classe laborieuse qui, en même temps que le moindre contrôle sur ses conditions de travail, avait aussi perdu celui de la culture, il adopta une forme littéraire tout en faisant un usage intensif d'exemples numériques (rien moins que sommaires mais bien trop détaillés pour la peine du lecteur), rarement aux formules d'algèbre et songea les derniers temps aux mathématiques supérieures.

22. Modèles et symboles physiques.

Secondo. L'histoire récente de la physique et surtout de la physique mathématique montre que l'emploi des grandeurs et quantités dans l'étude du monde matériel pose plus de problèmes qu'il ne semblait en 1900. Il est de règle qu'on travaille avec des symboles toujours nouveaux et sur des modèles dont on change souvent après les avoir proposés et que se vérifie justement la loi qui paraît une faiblesse à Sorel: la clarté est d'autant plus grande que les modèles sont plus irréels. Pour rester à un niveau élémentaire : si l'on veut faire de la science, celle-ci doit être communicable et applicable et, pour se faire comprendre et aller de l'avant, il faut alors être sinon sommaire du moins largement simplificateur. Relativement claire était le modèle de la matière comme ensemble d'atomes de qualités différentes et liés entre eux par des valences chimiques. Beaucoup moins irréel et infiniment moins clair est celui de l'atome composé d'un noyau central autour duquel tournent les électrons : mais auparavant les grandeurs poids et valence chimique (abstraites mais pas trop) suffisaient ; aujourd'hui, beaucoup d'autres entrent en jeu, mécaniques et électromagnétiques. On peut continuer dès lors que le noyau est disséqué (puis fracturé) pour donner protons, neutrons et autres particules dont on viendrait de découvrir la toute dernière : le mystérieux antiproton. On fait des modèles du système, on affecte des mesures et des symboles aux particules : sont-elles des corpuscules ? Des ondes ? Des traces de trajectoires laissées un instant sur la plaque sensible ? Pour l'heure, il semble que chacun puisse dire ce qui lui chante.

Tertio. Il faut reconnaître qu'on est parvenu plus tôt à traiter par des méthodes quantitatives les problèmes du monde physique que ceux de l'ensemble social. Il faut aussi reconnaître que si des schémas simplifiés doivent déjà être introduits dans les premiers, d'abord au moyen de preuves carrément approximatives puis avec une plus grande exactitude, pour réussir à découvrir des lois et écrire des formules, les phénomènes secondaires, impurs, coexistant, jusqu'à la masquer parfois, avec la relation pure qu'on veut isoler, sont une gêne moins diabolique que dans le domaine sociologique et économique. Après avoir mis, de manière nécessairement sommaire, un peu d'ordre dans tout cela, nous affirmons que l'usage des grandeurs et quantités chez Marx, une fois construit le modèle à étudier, est tout à fait impératif et rigoureux ; qu'il est essentiel, non accessoire et représente l'unique moyen de prévoir les développements importants dans leurs tendances générales. Nous affirmons en outre que cet usage est strictement cohérent et indubitablement homogène, d'un volume, d'une oeuvre, d'une époque à l'autre de cet immense travail.

23. Valeur : masse économique

Le sujet mérite que le parallèle déjà traité ailleurs (voir divers numéros de Prometeo, première série, quelques Fils du temps et autres) soit quelque peu développé à des fins de vulgarisation, quitte à se répéter, ce qui est habituel et ordinaire dans le travail de parti. Le prix est une donnée empirique, dans la mesure où tout le monde est capable de l'indiquer, le comparer et même l'estimer puisqu'il est exprimé dans la monnaie courrante du moment. En 1954, nous voyons encore plaider pour l'emploi de cette seule grandeur mathématique en économie : la cote monétaire ; mais si la controverse sur la valeur est ancienne, on tombe dans les pires complications et obscurités en examinant les mille théories sur la monnaie, comme Marx l'avait noté il y a un siècle. Le prix d'une marchandise est donc une notion immédiate, tandis que sa valeur est une notion médiate.

La physique fit un gigantesque pas en avant avec le concept de masse énoncé par Galilée, tandis qu'on considérait jusque-là celui, plus "extérieur" et "pratique" de poids. Un bond plus qu'un pas qui fut et dut être fait, corollaire du développement d'une société productive plus organisée, plus urbaine et manufacturière que rurale et paysanne comme celle de la Renaissance. Tandis que la masse est constante, le poids d'un objet varie suivant qu'on se trouve au niveau de la mer ou au sommet d'une montagne, au pôle ou à l'équateur, voire sur un autre corps céleste que sur la Terre. Sur cette base théorique - irréelle si l'on veut ! - Galilée démontre ce qui était évident en pratique : deux corps de poids très différents tombent dans le même temps de la même hauteur, ce qu'on avait nié depuis Aristote, faute seulement d'avoir su se libérer des facteurs impurs : résistance de l'air, par exemple. D'où la fameuse exclamation : plume et boule de plomb ! Tout comme on nous lance : le manoeuvre et le génie supérieur !

Ce pas a été fait en introduisant une grandeur nouvelle et pas en la découvrant parmi les notions premières de la pensée et les données de l'esprit ; grandeur elle-même "provisoire", si l'on veut.

Mais il reste le bond "révolutionnaire". L'expression de Galilée selon laquelle le poids est une force dépendant de la quantité-masse puis de l'autre facteur, l'accélération, a permis de ramener à la même loi mathématique la chute de la pierre et la trajectoire de la Lune autour de la Terre, ce que Newton rendit évident par une simple opération sur des symboles. Lorsque, dans une phase ultérieure du développement de l'organisation technico-sociale, on a aussi cherché à établir ce lien dans une autre comparaison entre la pierre qui tombe et le corpuscule infra-atomique en mouvement, l'expression a dû être modifiée et dans ce nouveau domaine, la masse n’est plus constante pour un corps donné mais varie à son tour suivant sa vitesse, si elle est très grande et peut donc diminuer en perdant de l'énergie. Or la distance de la Lune est un milliard de fois plus grande que celle d'un objet tombant d'un tabouret au sol, mais le rapport entre la masse de cet objet, serait-ce une plume, et celle d'un électron s'écrit avec vingt-sept zéros (milliards de milliards de milliards), et Galilée a des excuses à ne pas s'en être aperçu quatre siècles plus tôt.

Nous avons la prétention, avec Marx, de faire place nette dans le fatras des mesures des poids-prix et d'introduire la quantité constante, la masse-valeur de chaque marchandise en l'occurrence, pour en déduire les orbites que décrit le monde du capital, et il nous suffit que la nouvelle grandeur passe pour valide et constante durant la période historique nécessaire pour culbuter ce monde au fond de l'Abîme.

24. Le taux, "test" pour le capitalisme

Après avoir défini le modèle de société-type, il faut maintenant rappeler quelles sont les quantités mesurables qui nous intéressent. Nous nous aiderons, dans cet exposé, de la récente série sur la question agraire avec les contre-thèses et thèses finales qui la concluent. Il est donc facile de dresser le "tableau de Marx" des mouvements de valeur entre les grandes classes en présence et d'indiquer les expressions simples servant au calcul en économie capitaliste et à l'énoncé de ses lois pour, dans une seconde partie, en défendre la validité et la vitalité contre les efforts des écoles d'économie contre-révolutionnaires, tant celles qui centrent leurs enquêtes sur de purs phénomènes de circulation des marchandises et de la monnaie, pataugeant ainsi dans la vase du marais-marché, que celles qui, comme ces derniers temps, contraintes de s'essayer à une théorie de la production, ont voulu s'aventurer sur les flancs et dans le cratère du volcan où bouillonnent les prodromes de la formidable explosion éruptive.

Les premiers économistes partirent de la vague notion de richesse nationale. Cette dotation, qu'on l'envisage dans son expression monétaire avec les unités et les cours de l'époque ou comme masse d'objets utiles à la vie organisée, emplacements, outils, stocks de consommation, est continuellement en mouvement et subit un flux de sortie qui impose un renouvellement incessant. Non seulement il n'existe pas d'exemples concrets, mais on ne peut même pas proposer un modèle abstrait de société qui se contente de consommer et dont la richesse consiste en une immense réserve où elle peut puiser, chaque jour ou année, le nécessaire pour faire vivre tous les membres de l'ensemble social. Tout modèle du mouvement économique devra prévoir un cycle de transformation à l'issue duquel, dans l'hypothèse minimale, la dotation et le stock général de la société seront redevenus ce qu'ils étaient au début.

Nous en viendrons bientôt à l'intégralité du problème, consistant à tenir compte non seulement de la possibilité d'un accroissement progressif des équipements et des réserves mais aussi d'un accroissement qui commence à compenser la variation du nombre d'habitants, presque toujours en nette augmentation,.

25. Travail mort accumulé

A un moment donné, l'organisation sociale progresse dans la mesure où, disposant d'une capacité de travail qui n'est pas que force musculaire, mais, dans tous les domaines, transmission, legs provenant des générations passées, d'une formation technique et d'un savoir technologique auxquels toute science, savoir, pensée sociale et individuelle se ramène directement, elle ne fait pas face seulement au milieu naturel, mais aussi à un amoncellement d'objets et d'équipements de toute nature transmis par les générations passées, transformant ainsi la croûte terrestre à laquelle nous sommes accrochés, la couvrant de toutes sortes d'objets manufacturés et disposant à tout moment d'une part de biens de consommation déjà produits mais non encore utilisés. C’est là une masse sociale de richesse, une masse sociale de travail, un ensemble de marchandises et de biens produits par le travail, dont nous négligeons pour l'instant le mode de calcul étant donné qu'en dernière analyse ceci ne nous intéresse pas, puisque toutes les répartitions, pour des raisons de pouvoir et de classe, s’effectuent au moyen d’opérations sur les quantités de travail actuel et vivant, de valeur "ajoutée dans la production" au cours du cycle étudié. Dans une économie capitaliste et donc marchande, il est évident qu'une partie de ce legs se trouve au départ sous forme de monnaie, de numéraire, lequel n'est en soi, surtout depuis qu'existe la monnaie-papier, qu'un mécanisme social servant à diriger la répartition de la "valeur à naître". Qu’un cataclysme, par exemple, arrête les moyens normaux de transport et la société humaine mourra, coffres-forts pleins et comptes approvisionnés. 

La totalité du travail passé cristallisé n'est pas mise en mouvement dans le cycle d'activité productive qui débute. Une usine, une machine peuvent rester toute l’année inemployées, un stock de marchandises consommables non réclamé sur le moment peut dormir en magasin durant tout ce temps.

Mais cette partie de la richesse déjà produite qui est mise en mouvement dans la nouvelle période de production peut aussi l’être de deux manières ; à savoir par un usage intégral et par un usage fractionné, partiel, de sorte qu'à la fin elle ne se trouve pas absorbée et disparaisse mais qu'une certaine part sauvegardée ait seulement besoin d'être réintégrée, redevenant ainsi aussi efficiente qu'au début.

26. Les unités marxistes : capital

Quand l'école classique eut établi que la valeur de ces dotations accumulées était mesurée par le travail passé qui y avait été dépensé et les considéra comme du capital, elle fut amenée à les présenter comme facteurs du nouveau cycle productif et à en calculer la valeur à proportion du travail qui avait été nécessaire pour les créer ou, mieux, de celui qui serait nécessaire pour reproduire celles qui viendraient à manquer.

Elle fit la distinction - qui donne encore du fil à retordre à l'économie, avec ses œillères individualistes qui l'obligent à mesurer la part de chaque individu (qui d'ailleurs n'est même pas la fameuse Personne mais la Firme) -  entre capital fixe et capital circulant, classant dans le premier ce qui est employé dans la production mais n'en sort pas diminué, par exemple une charrue, dans le second, ce qui est intégralement utilisé, par exemple la semence et l'engrais.

Nous n'insisterons pas à nouveau sur cette distinction : dans l'expression marxiste des rapports quantitatifs du procès, le capital fixe, dans la mesure où il est effectivement utilisé sans être aucunement entamé en qualité et quantité, ne nous intéresse pas et nous n'en tenons pas compte, contrairement à ce qui est entièrement absorbé dans l'opération productive et demeure physiquement dans le produit ou se volatilise en sous-produits et déchets, comme par exemple la cire dont on fait les bougies.

Nous n'inclurons donc pas la charrue dans le calcul, mais en consignerons "l'usure". Même le soc le plus primitif n'est pas éternel et a besoin d'être affûté et à terme renouvelé : s’il suffit pour vingt cycles, nous en considérerons la vingtième partie de valeur comme capital constant à introduire dans la "fonction de production".

La première quantité à prendre en compte est donc le capital constant : matières premières, matières auxiliaires consommées telles que combustibles, lubrifiants, etc. ; l'usure des outils et des équipements suivant, pour chacun, la nécessité périodique de renouvellement, à savoir "l'amortissement" si souvent cité qui existe aussi pour les bâtiments où ont lieu les opérations et pour tout autre ouvrage fixe. Marx nomme donc capital constant cette partie des éléments ou facteurs de la production. Ses prédécesseurs font souvent des confusions : Ramsay arriva à l'assimiler à ce que nous entendons par la notion courante de capital fixe ; tous les autres ou presque confondent patrimoine d'entreprise et capital constant, certains s’égarent parmi les termes de capital investi et employé dans la production, distinction sans intérêt pour le marxisme quant au calcul des valeurs.

27. Les unités marxistes : travail.

En effet, comme on sait, il y a trois grandeurs qu’il faut introduire et additionner : après le capital constant viennent le capital variable et la survaleur. Puisque leur somme est la valeur du produit qui va dans les poches du capitaliste et est donc du capital ou du moins peut l’être, ces trois termes sont tous qualitativement des parties du capital dans la mesure où ils sont des parties de la valeur, et historiquement toute valeur est aujourd’hui capital. Mais le premier ou capital constant, cité en premier, est du travail passé qui traverse le cycle et en sort inchangé, c’est-à-dire sans engendrer de nouvelle valeur en sus de celle qu’il contient déjà, le second et le troisième sont du travail vivant, actuel, présent, d’où est issue la valeur ajoutée durant le cycle, terme dont les bourgeois ne voulaient rien savoir mais qu’ils utilisent aujourd’hui dans leurs statistiques, nous le verrons, en le nommant "revenu national".

Le second terme à additionner, Marx le nomme capital variable et il correspond aux frais salariaux relatifs au cycle considéré. Nominalement, les deux premières grandeurs seraient donc du capital. Ceci parce qu’on sous-entend qu’elles constituent le capital "avancé" dans la production, c’est-à-dire dépensé en achats de marchandises et paiement de salaires. Mais c’est la somme entière qui est capital encaissé, valeur encaissée, et elle est supérieure à celle des deux premiers termes, au montant de l’avance. Évidemment, à cette dernière que les bourgeois nomment "coût de production", s’ajoute le gain, le profit, le bénéfice, et par conséquent ce que nous appelons survaleur.

Donc en ajoutant capital constant, capital-salaires et survaleur, on obtient la valeur du produit. Celle-ci n’a rien à voir avec la "valeur de l’entreprise", d’où la distinction fondamentale : le capital, c’est pour nous l'amas de marchandises, le produit, tandis que pour l’économiste bourgeois, c’est le patrimoine de l’entreprise et de son possesseur (qu’il soit ou non une personne physique), incluant les crédits, l’argent en caisse, la valeur vénale des biens immeubles tels que terrains et bâtiments.

Mais cette distinction consiste en ceci: pour le bourgeois, il existe deux facteurs (en laissant de côté pour l’instant la rente de la terre et ce qui s’y apparente) qui sont le capital et le travail.

Le salaire ou capital variable serait la valeur engendrée par le travail et versée à qui l’a fourni, la marge ou profit serait engendrée par le capital constant (avancé pour toute la durée entre l’achat des matières premières et la vente du produit façonné) et par le capital-salaires (avancé pour toute la durée entre le paiement des travailleurs et la vente du produit final).

Pour le bourgeois, le capital, qu’il soit investi en matières et marchandises ou en force de travail, engendre de la valeur. Le travail engendre le salaire et se trouve compensé par ce dernier.

Pour le marxiste, le capital constant n’engendre rien puisqu’il parcourt le cycle sans changer de valeur; à l’inverse, le travail engendre toute la valeur ajoutée, c’est-à-dire capital variable et survaleur, tandis que le travailleur ne reçoit en échange que la première part, le salaire.

Si le capitaliste-entrepreneur ne possède pas de fonds, il se fera prêter l’argent des marchandises-matières et le restituera après la vente. Il déduira de la survaleur le paiement de l’intérêt : celui-ci n’est donc pas le fruit du capital mais, encore une fois, du travail. Tout cela est archiconnu, mais il fallait le replacer dans le schéma des contre-thèses.

28. Marges et taux

Les quatre grandeurs: capital constant, capital variable, survaleur, valeur du produit sont liées par une simple addition, comme dans les comptes du charcutier, et notre très simple "fonction de production" est linéaire comme on dit en mathématiques. Selon nos ennemis, c’est un vain exercice d’écrire des fonctions de production en utilisant la grandeur-valeur, parce que dans la science économique n’existent que des fonctions de circulation exprimées avec la grandeur-prix qui varie suivant les fameuses conditions du marché : offre, demande, utilité, ophélimité, avantage marginal et… démangeaison de dépense habilement cultivée. Nous verrons plus loin qu’eux aussi mettent en place une fonction de production. Mais toute l’économie appliquée, ou estimation des biens, ne se fonde-t-elle pas sur une fonction de production, celle de l’intérêt simple (fruit proportionnel au capital et au temps : fonction rationnelle, c’est-à-dire admettant une division) et de l’intérêt composé (cumul des fruits et du capital : fonction exponentielle) ? C’est grâce à cette formule – mise à l’épreuve de la pratique comme nous voulons y mettre la nôtre – que le fameux centime, pendant le sommeil de deux mille ans de l’humanité, est devenu une boule d’or aussi grosse que la Terre.

Nous ne faisons donc que des additions et, dans la nôtre, ne figure pas le taux d’intérêt du capital qui est apparu, avec l’usure, avant la production capitaliste moderne. Avec quoi, alors, doit-on mettre en rapport la marge, le gain ? Il faudra s’habituer à faire quelques divisions. Il est clair que l’usage vulgaire est de mettre cette marge (qui est quantitativement la même pour eux et pour nous : elle équivaut à la différence entre le produit des ventes et le total des coûts de production ; seule change l’appellation, qui, pour nous, est survaleur) en rapport avec le coût des installations, le patrimoine d’entreprise. Untel ouvre une usine, il dépense un million en machines et a besoin d’un demi-million en monnaie pour la faire tourner ; à la fin de l’année il a l’usine, les machines, le demi-million en caisse et il a touché trois cent mille lires de plus : il dit qu’il a investi un million et demi et gagné vingt pour cent l’an.

Mais l’économie classique avait fait un pas en avant et avait appelé taux de profit le rapport du gain non à la valeur des installations, mais au coût de production du volume total de marchandises dont la vente finale a rendu possible ce gain, autrement dit le rapport du profit aux dépenses en capital constant et capital variable. Si, dans l’année, cette usine a acheté deux cent mille de fer brut et payé trois cent mille de salaires aux métallos, et si la vente a rapporté huit cent mille, elle a gagné trois cent mille pour une avance de cinq cent mille et le taux de profit est de soixante pour cent.

On trouve au contraire le taux de survaleur, comme on le sait, en ne mettant en rapport le profit-survaleur de trois cent mille qu’avec le capital variable ou coût salarial de trois cent mille : dans ce cas précis, il est de cent pour cent.

Par conséquent le capital constant traverse le cycle sans rien donner. Le travail le fait de même en ajoutant au produit une valeur (six cent mille) double du salaire payé aux travailleurs.

29. Entreprise et société

Ceci, n’ayant servi qu’à bien définir les quatre grandeurs représentant la valeur du produit et ses grandeurs relatives, taux de survaleur et de profit, n’est pas complet. Mais ces relations faciles peuvent être appliquées à une seule entreprise – et c’est à cela que s’en tient habituellement l’économiste bourgeois – et aussi bien à tout le champ de la production sociale. Si l’on n’accède pas à ce dernier aspect, il n’est pas possible d’exposer complètement la fonction marxiste de production.

On notera qu’ici nous ne faisons qu’établir, encore une fois, la portée marxiste des grandeurs et relations introduites sans prétendre pour autant que la preuve et la confirmation découlent du fait que le discours logique tient debout, qu’en certaines déductions un sentiment inné de justice se met à vibrer ou que les opérations respectent les règles de l’algèbre et de l’arithmétique.

La cohérence interne du système et la liaison rigoureuse des parties (niée elle aussi par les têtes de linotte habituelles) ne suffisent pas à la démonstration qui ne pourra être faite que dans le champ historique et au vu de phénomènes dont notre modèle-schéma peut rendre compte et le leur non.

Marx affirme que dans une production capitaliste achevée (qui n’existe qu’à l’état de modèle pur), le taux de profit des diverses branches de la production tend à s’égaliser: cette tendance se manifeste d’autant plus que la société se rapproche davantage du modèle et contient moins de classes hétérogènes en plus des trois du type universel: ouvriers, capitalistes et propriétaires fonciers.

30. Loi de la baisse

A ce taux général de profit correspond un taux général de survaleur. Les deux rapports sont liés à un troisième, à savoir la composition organique du capital qui est le rapport entre capital constant et capital variable. Si, avec 20 de salaires, on a travaillé 80 de matières premières, le taux de composition technique ou organique est de 4 (et son inverse de 25%). Si la valeur du produit est de 120, le profit est de 20 et la survaleur d’autant. Mais tandis que le taux de profit est de 20% (gain de 20 sur avance de 100), le taux de survaleur est de 100% (gain de 20 sur 20 en salaires).

Dans les différents secteurs, la composition organique ne peut être la même et, comme nous l’avons vu, croît fortement dans l’industrie et lentement dans l’agriculture. Malgré cela, Marx introduit le taux moyen de profit. Pour l’instant, nous affirmons la loi de la baisse sans encore la discuter. On la qualifie, à la Staline, de tautologie. Marx dit en effet que si, à taux égal de survaleur, la composition organique s’élève (comme tout le monde l’admet à l’échelle historique), le taux de profit doit baisser. Mais qui dit que le taux de survaleur reste inchangé ? Objection vaine. Si le taux de survaleur baissait, alors pas de problème : le taux de profit baisserait à double titre (gain de 10 au lieu de 20, sur 20 de salaires ; taux de survaleur, 50% ; matières travaillées, non pas 80 mais 100 ; composition organique en hausse. Coût total, 100 plus 20 ; produit, 130 ; taux de profit en baisse, 10 sur 120, 8% environ contre 20 auparavant).

Et si le taux de survaleur augmentait? Il faut les abattre ! Cela voudrait dire qu’ils ont diminué les salaires et allongé la journée de travail : et ceci va à l'encontre du mouvement historique du capitalisme.

Que ce dernier doive sauter s’il affame tout le monde et accroît la pression de l’exploitation, cela va de soi. La loi économique dit que, même en s’améliorant, il sautera quand même. Voilà pour les démagogues incurables, et ils sont légion.

31. Le taux moyen de profit

L’argument fondamental de la tendance à la baisse du taux de profit dans l’histoire du mode de production capitaliste – il a déjà été traité dans notre travail et devra l’être encore plus profondément – est un de ceux qui exigent le plus d’exposer fidèlement les matériaux de Marx et d’en ordonner l’appareil mathématique. Il est en outre une des sources de méprise puisqu’on perçoit banalement une contradiction entre la loi de la baisse et la faim démesurée de survaleur et de profit qui caractérise le capital dans ses formes modernes, laquelle, magnifiquement dénoncée par Marx, a reçu de l’histoire récente les confirmations les plus impressionnantes. Dans le Dialogue avec Staline, on a rappelé qu’avec l’augmentation incessante de la masse du capital et de la masse de la production annuelle de marchandises qui, pour nous, mesure la première, augmente en même temps fortement la masse du profit, bien que le rapport relatif entre masse du profit et masse du produit tende historiquement à baisser. Ensuite, dans l’exposé sur la question agraire, nous pensons avoir mis en ordre la théorie fondamentale, originelle et monolithique des surprofits qui inclut celle des rentes de toute nature (pas seulement agricoles, donc). Bien sûr, il est clair, dès les premiers théorèmes du marxisme, que le volume des surprofits augmente progressivement, parallèlement à la baisse du taux moyen de profit social. Marx, toujours lui, explique parmi beaucoup d’autres phénomènes l’influence de la concentration du capital : personne, même parmi les critiques les plus superficiels, n’ignore que la loi de la concentration est formulée dans les tout premiers textes, antérieurs même au Capital. Or le taux moyen se déduit de la somme de tous les profits se rapportant à l’ensemble des capitaux des petites, moyennes et grandes entreprises et la simple taille de l’entreprise est un motif de profit supérieur : par conséquent, en considérant le tableau complet de la société industrielle à une époque donnée, les petites entreprises fonctionnent en sous-profit, à un taux inférieur à la moyenne, les grandes, en surprofit. Au fur et à mesure que le capital se concentre en un plus petit nombre d’entreprises, la masse accrue de profit se répartit entre des entreprises bénéficiaires toujours moins nombreuses ; néanmoins, le capital total de ces entreprises peu nombreuses mais vastes croît encore davantage en masse de même que les produits. D'où augmentation de la production, diminution du nombre d'entreprises, augmentation du capital moyen de chaque entreprise, augmentation de la masse totale des profits, mais plus lentement que l’augmentation de la production – et de la consommation sociale dans tous les domaines – et donc baisse du taux moyen.

32. Prix de production

Par conséquent, sans exclure un exposé de nature statistico-historique pour confirmer que la loi de Marx a été pleinement vérifiée, on doit comprendre que l’ensemble de notre modèle représentant le capitalisme typique dans son intégralité a besoin de prendre pour critère, à un moment historico-économique donné, un profit moyen déterminé, un taux de profit moyen de toutes les "entreprises capitalistes", c’est-à-dire tous les établissements industriels, y compris ceux qui exercent leur activité dans l’agriculture en utilisant du capital et une main-d’œuvre exclusivement salariée (industries extractive, hydraulique, du bâtiment etc., incluses).

En effet, sans cette notion de profit moyen, c’est toute notre doctrine de la valeur qui deviendrait indéfendable. Pour nous, en effet, la valeur de la marchandise produite dans une branche industrielle donnée ne peut être déduite d’une recherche de moyennes portant sur le montant des transactions de marché : elle doit être connue préalablement.

C’est en cela que Marx va bien plus loin que Ricardo: ce dernier identifiait la valeur déduite de la théorie de la valeur-travail et la valeur de vente ; il affirmait, en une première forme qui n’était qu’approximative et surtout inspirée par un modèle de société entièrement industrielle et dépourvue de rentes, c’est-à-dire de surprofits (société qui reste l’idéal de toute économie libérale tout en étant impossible et historiquement toujours plus lointaine) : toute marchandise s’échange contre une autre ou contre argent en proportion du travail social moyen nécessaire pour la produire.

La formule de Marx dit au contraire que toute marchandise a un prix de production qui en constitue la valeur au sens où nous l’entendons. Tout en continuant à la nommer valeur d’échange et en maintenant ce qui la distingue classiquement de la valeur d’usage (inhérente aux qualités physiques spécifiques de la marchandise et au besoin humain particulier qu’elle est apte à satisfaire), sa conception est que la valeur de toute marchandise se calcule en fonction des éléments économiques entrant dans sa production. De sorte que nous pourrions bien introduire l’expression : valeur de production et dire que nous adhérons à une théorie économique de la valeur de production et nos adversaires, eux, à une théorie du prix d’échange.

Nous en arrivons à notre "fonction linéaire" de la production capitaliste (et d’elle seule!). On appelle valeur du produit la somme de trois termes : primo, le capital constant – secondo, le capital-salaires – tertio, la survaleur ou profit.

Pour connaître le troisième terme ou profit, je ne vais pas demander comment la marchandise a été vendue ni même à combien elle se vend en moyenne en un lieu et un temps donnés : je cherche au contraire le taux moyen de profit du "modèle de société" que j’examine ; j’unis (j’additionne) les deux premiers termes, capital constant et variable, je multiplie le tout par le taux moyen de profit et j’obtiens le troisième terme.

Le total des deux premiers termes est appelé coût ou prix coûtant par l’économie courante. Mais pour nous la valeur, c’est le prix coûtant plus un pourcentage, toujours le même, puisqu’il est le taux de profit moyen encaissé par la totalité des entreprises de la société étudiée.

Nous ne sommes pas encore allés éclairer nos lanternes au marché ni feuilleter les mercuriales et les cotations, nous avons pourtant trouvé la grandeur qui nous importe: la valeur de la marchandise exprimée par son prix social de production.

Capital constant plus capital variable plus profit au taux social moyen égalent valeur du produit.

33. Prix d’échange

Si maintenant, sortant de notre forge incandescente où chacun s’agite, le prolétaire parce qu’il y est condamné, le capitaliste parce qu’en qualité de capital personnifié, ne serait-il qu’un robot, il a, pour parler comme Marx, "le diable au corps", si donc nous nous rendons sur le marché où les échangistes ricanent "à la recherche d’un pigeon" et où "apparaissent des différences" sans dépense d’énergie mécanique ni physique en général, un peu comme à la table de jeu bourgeoise, nous ne nous donnerons nullement la peine de faire la théorie de ces innombrables hausses et baisses.

Bien sûr, des escroqueries se produisent et, dès les premières pages, Marx dit à quel point la fraude est l’atmosphère même de la société bourgeoise. On peut néanmoins énoncer cette loi : le taux social moyen des tromperies mercantiles est égal à zéro ; c’est-à-dire que toutes ces hausses et baisses, ces bonnes et mauvaises affaires finissent par se compenser mutuellement dans le cycle général. La vacuité de l’école mercantiliste dont le principe était que la richesse se formait dans l’échange, avait été démontrée depuis longtemps ; toutefois cette école, caractéristique de l’époque des premières expéditions européennes pour le commerce d’outre-mer, se référait surtout à l’échange international, et nous ne contestons pas, ainsi que Marx, que de la survaleur – et donc de la valeur – puisse naître dans l’échange entre une société d’économie capitaliste et des sociétés non capitalistes, voire, à l’intérieur du monde blanc, entre la sphère capitaliste et celle des formes arriérées de production (voir l’agriculture parcellaire). Ce n’est que lorsque la société capitaliste est fixée dans son modèle pur que nous affirmons que la totalité du profit et de la valeur qu’elle engendre socialement a son origine dans le procès de production et jamais dans les actes et les circuits de l’échange.

Par conséquent, changer la théorie de la valeur en théorie du prix, tenter une hybridation des deux (Labriola Arturo) ou changer la théorie de la survaleur en une théorie du surprix (Graziadei) est illicite, sauf à faire litière de Marx et à passer à l’ennemi avec armes et bagages.

Nous ne nions pas le fait que nos termes eux-mêmes : capital constant et variable et donc la part de profit que nous ajoutons sont déduits de relevés d’échanges de marchandises (matières premières, force de travail) dont les cours subissent à leur tour de telles oscillations occasionnelles. Avant même de parvenir à rédiger, sous forme éventuellement mathématique, un "abaque économique de Karl Marx" qui pourrait être dans la visée de ce travail collectif, nous affirmons notre droit à découvrir la valeur, qui "existe avant le prix", au moyen d’un travail sur les prix. Les premières fois, la masse physique n’a été trouvée et mesurée qu’en partant de poids et même de poids grossièrement connus, mais ceci n’a nullement empêché de construire en toute rigueur la mécanique des masses en déterminant leur mesure indépendamment de l’infinité de poids qu’une masse peut revêtir, tout comme une même valeur peut revêtir une infinité de prix.

34. Cotations de vente

Maintenant donc, l’expression de Marx selon laquelle une marchandise donnée est vendue au-dessus ou au-dessous de son prix de production et donc précisément au-dessus ou au-dessous de sa valeur, nous apparaît naturelle et familière.

Les causes des écarts, dans les deux sens, entre valeur et prix de marché peuvent être nombreuses. Tous ceux qui sont dus au pur mécanisme marchand et aux lois de la concurrence, de l’offre et de la demande, à l’effet de la très habile propagande moderne, la publicité (la réclame des Français, l’art raffiné du marketing des Américains, la blancheur de la dentition des vendeurs qui sourient au client ou la faconde des bonimenteurs de rue), tous ces écarts se réduisent à une oscillation secondaire autour de la valeur sociale.

Mais la théorie de la question agraire et de la rente foncière a servi à établir qu’il existe des écarts systématiques du prix par rapport à la valeur et a prononcé la terrible condamnation de la société capitaliste où tous les produits agricoles sont vendus et payés par leurs consommateurs au-dessus de leur valeur dans le cas où ils sont les produits d’une agriculture relevant du modèle capitaliste pur. Dans ce cas, seul le produit du terrain le plus stérile est vendu à sa valeur et ce prix a force de loi sur le marché. Si donc on passe, comme nous l’avons vu amplement, de ce dernier à des terrains plus fertiles, il adviendra que pour un même produit des avances plus petites de capital et de salaires seront suffisantes et que par conséquent le profit de l’entrepreneur agricole, au taux habituel, sera moindre.

Mais selon la loi de la distribution marchande, "tous les prix des transactions s’égalisent rapidement" et ce produit n’aura donc pas de prix de vente inférieur. Il avait cependant un prix de production inférieur à celui du plus mauvais terrain : le gain sera supérieur. Ayant déjà calculé notre troisième terme, le profit normal, qui est allé à l’industriel agricole, cette marge additionnelle est un surprofit : il revient, à titre de rente, au propriétaire de la terre ; par exemple à l’État.

Par conséquent, lorsque le capital pénètre dans l’agriculture et la domine, les prix de vente des denrées sont supérieurs à leur valeur sociale.

Vice versa, étant donné que le petit paysan consacre à son maigre produit des dépenses et un travail énormes et qu’il est contraint de le vendre au prix courant de marché, les produits de la très petite agriculture sont vendus au-dessous de la valeur: les petits paysans forment une couche d’esclaves de la société capitaliste toute entière.

35. Surprofit et rentes

Bien que tous ces matériaux soient la répétition des exposés des Fils du temps sur la question agraire et des thèses-contrethèses qui les résument, il convient de préciser que le surprofit dans l’agriculture n’est pas la seule sorte de surprofit qui apparaît dans la société capitaliste-type et se transforme en rente dont jouit la classe des propriétaires fonciers, une des trois classes fondamentales de notre modèle. Il existe un surprofit et des rentes analogues pour ceux qui disposent, avec le même titre de propriété que pour la terre agricole, de chutes d’eau naturelles, de mines, de gisements de toute nature, de terrains constructibles ainsi que de divers bâtiments et ouvrages nécessaires aux entrepreneurs de l’industrie. Dans tous les cas, l’organisation de la société bourgeoise, fondée sur la sécurité du patrimoine privé, crée et protège une série de monopoles qui lui sont inhérents. Le caractère fondamental de l’économie bourgeoise n’est donc pas la libre concurrence mais le système des monopoles qui permet de vendre toute une gamme de produits, parmi lesquels prédominent ceux de l’agriculture et de l’industrie extractive, à des prix supérieurs à leur valeur, c’est-à-dire à la quantité d’effort social qu’ils exigent, même après qu’ait été payé le profit normal de la "libre" industrie.

La théorie quantitative de la question agraire et de la rente est donc la théorie complète et exhaustive de tout monopole et surprofit de monopole concernant tout phénomène qui fixe les prix courants au-dessus de la valeur sociale. C’est le cas lorsque l’État monopolise les cigarettes, qu’un trust ou syndicat puissant monopolise, disons, les puits de pétrole de toute une région du monde, que se forme un pool capitaliste international du charbon, de l’acier ou, demain, de l’uranium.

L’orientation générale du capitalisme est donc la suivante: historiquement, il commence par abaisser ce qu’on pourrait appeler l’indice du travail social pour une quantité donnée de produit manufacturé, ce qui devrait conduire la société à consommer les mêmes produits, et même davantage, moyennant une dépense de travail inférieure et donc en diminuant les heures travaillées de la journée solaire.

Toutefois, dès le début et malgré la baisse du taux de profit moyen, le surprofit agricole se met en place et la dépense moyenne de travail pour acquérir les denrées alimentaires croît.

Toute une série d’autres surprofits apparaissent donc, conséquence nécessaire du mécanisme indissociable du marché et du prix courant, et malgré les progrès de la technique et de la productivité du travail, la possibilité de réduire sensiblement le temps de travail individuel moyen, les heures de travail de la journée, tout en élevant le niveau général de consommation, se trouve paralysée.

Cette servitude des hommes durant un tiers de leur temps et une moitié au moins de leur temps d’activité vitale (déduction faite du sommeil) ne peut être dépassée tant qu’on se heurte aux limites du prix courant et du système marchand qui sont la cause du déphasage toujours croissant entre la valeur sociale des objets d’usage et le prix auquel les acquiert le consommateur.

36. Tableau de la reproduction simple

Étant donné que tout repose sur le calcul d’une valeur sociale préalable aux prix et dans laquelle nous avons déjà compté les trois termes : travail des "morts" utilisé et remplacé sans que personne n’y ait rien prélevé ni perdu ; travail des "vivants" en échange duquel ont été payés des salaires ; prime de classe revenant à l’entrepreneur suivant un pourcentage fixe sur les deux premières parts ; et étant donné que nous avons besoin de connaître la grandeur sociale de ce pourcentage, il est impossible d’exposer ces questions sans une vision non plus limitée à l’entreprise mais sociale.

Marx, donc, qui dans le premier livre du Capital a présenté la fonction générale de la production capitaliste dans les limites d’une analyse de la valeur d’une marchandise donnée et en l’appliquant au cycle productif total d’une entreprise capitaliste déterminée (en y intégrant magnifiquement les données historiques sur le développement social ayant pour issue le capitalisme et sur le programme révolutionnaire indiquant la voie pour en sortir, bien que non seulement les intellectuels ordinaires, mais encore Joseph Staline aient prétendu que Marx aimait peu cette partie non descriptive!), Marx, donc, passe, dans la suite de l’œuvre, à l’exposé de la circulation du capital dans l’ensemble de la société. Il ne s’agit pas ici, suivant un refrain communément ressassé, d’étudier la circulation (marchande et monétaire) qu’on aurait laissée de côté dans un premier temps ; il s’agit au contraire (la critique du système marchand figurant à chaque page et dès le premier livre dans le célèbre paragraphe sur le caractère-fétiche de la marchandise) d’exposer le cycle productif du capital en passant du cadre de l’entreprise capitaliste à celui de la société afin de prouver que, dans la seconde aussi bien que dans la première, il n’existe qu’une source de la croissance du capital et qu’elle consiste en un transfert de richesse de classe à classe.

Marx présente donc les aspects de cette circulation du capital dans son (et notre) modèle de société. Il est exact qu’il commence par considérer une société sans rentiers, une société binaire avec capitalistes et salariés et qu’il examine en premier lieu le cas où le capital (comme le faisait Quesnay pour la richesse nationale) demeure inchangé de cycle en cycle : reproduction simple.

37. Les deux sections de Marx

La société se subdivise en deux sections: l’une consacrée à la production de marchandises qui vont directement à la consommation de ses membres, c’est la Seconde. L’autre, que nous dirons Première, produit au contraire des objets qui, à leur tour, servent d’équipements pour une production ultérieure.

Les chiffres de ce premier tableau sont bien connus:

Première section           4 000

  +  1 000

+ 1.000

=

6.000

Seconde section             2 000

  +     500

+    500

=

3.000

Ensemble de la société  6 000

  +  1 500

+ 1.500

=

9.000

Après de si nombreuses répétitions, nous avons délibérément négligé de donner le sens de ces chiffres : première colonne, capital constant; deuxième, salaires; troisième, profit; quatrième, produit.

Supposons que le cycle soit d’un an et qu’il soit achevé: la société a produit 9 000, c’est son capital. On s’arrête, on souffle et on fait l’inventaire. 3 000 représentent la consommation, "de quoi manger", 6 000, les instruments et matériaux de travail. Au cycle suivant, il est clair que ces 6 000 seront à nouveau utilisés, 4 000 comme capital constant dans la première section et 2 000 dans la seconde.

Les 3 000 de la consommation vont: (a) pour 1 000 aux ouvriers de la première section, pour 500 à ceux de la seconde, soit 1 500; (b) pour 1 000 aux capitalistes de la première section, pour 500 à ceux de la seconde; soit encore 1 500. C’est tout sur ce point.

Les remarques à faire sur ce schéma, aussi simplifié soit-il, sont très nombreuses de même que les discussions dont il fut la source. Nous ne retiendrons que ceci: dans une telle société, le taux de survaleur est de 100% dans les deux sections (1 000 sur 1 000 dans la première, 500 sur 500 dans la seconde). Cela veut dire pour nous que les ouvriers ont ajouté une valeur de 2000 plus 1000 à l’inerte capital constant, mais qu’ils n’en ont obtenu et consommé que la moitié; ce sont les capitalistes qui ont obtenu et consommé l’autre moitié. Le taux de profit est de 20% (1 000 sur 5 000 dans la première section et 500 sur 2 500 dans la seconde). Le degré de composition organique du capital est de 4, soit 4 000 sur 1 000 et 2 000 sur 500 (capital constant sur capital variable).

38. Tableau ternaire

Permettons nous de faire ce que Marx n’a pas fait: introduisons la troisième classe, les propriétaires fonciers, dans son schéma. Imaginons, toujours par goût de la simplicité et de la clarté, que tous les biens consommés soient des aliments ou du moins des produits de l’agriculture et appelons industrielle la première section et agricole la seconde. Dans cette dernière, 500 allaient aux salariés, 500 aux entrepreneurs capitalistes. Ajoutons 1 000 de rente qui vont aux propriétaires fonciers.

Le tableau devient :

Section I

4.000

+ 1.000

+ 1.000

 

=

  6 000

 

Section II

2.000

+   500

+    500

+ 1.000

=

  4 000

 

Ensemble

6.000

+ 1.500

+ 1.500

+ 1.000

=

10 000

 

Le produit total s’est élevé à 10 000, mais ceci dépend uniquement du fait que la même quantité de biens de consommation a été payée 4 000, au lieu de 3 000, par les ouvriers, par les capitalistes et par les propriétaires fonciers.

Dans la seconde section, le taux de profit restant le même, on a un surprofit de 1 000 ajouté au profit normal de 500 et donc une marge totale de 1 500 sur 2 500 d’avances, soit 60%. Les capitalistes de l’agriculture ont obtenu 20% comme ceux de l’industrie, les propriétaires fonciers une rente égale à 40% du simple coût de production des biens agricoles, soit un quart (25%) de la valeur des produits de la terre.

Dans cette société, ceux-ci sont vendus un quart au-dessus de leur valeur, de leur "prix de production" réel.

Quel mouvement s’y produit entre les classes ? En tant que mouvement sur le marché, tout est en équilibre: c’est pour cela que professeurs et bourgeois veulent faire les calculs sur les prix. En effet:

Propriétaires: avec 1 000 de rente, ils achètent 1 000 de produits de consommation.

Capitalistes: avec 1 500 de profit, ils achètent 1 500 de produits de consommation. Mais de la vente des produits pour 10 000, il reste encore à leur disposition 8 500 en tout; ils en ont livré pour 1 000 aux propriétaires fonciers, ils ont payé 1 500 de salaires aux ouvriers, avec 4 000 ils reconstituent le capital constant de la section I et avec 2 000 celui de la section II: le compte est bon. La loi de la valeur de marché, ô grande ombre de Staline, est sauve.

39. Le compte de classe

Essayons maintenant de définir le mouvement – qui, en tant que transfert d’acheteurs à vendeurs est en parfait équilibre, merveilleux et très moral équilibre – de le définir donc en tant que transfert de valeur de classe à classe.

Le capital constant mis en œuvre par les ouvriers est de 6 000. Après cette mise en œuvre, le produit est de 10 000. La valeur ajoutée par le travail est donc de 4 000. 

Sur ces 4 000, les ouvriers n’ont touché que 1 500 de salaires. Ils ont donc fait cadeau de 2 500.

Ces 2 500 sont restés aux mains des capitalistes dans la mesure où ils sont détenteurs et vendeurs de tous les produits des deux sections réunies.

Toutefois, les capitalistes ont dû en transférer 1 000, à titre de rente, aux propriétaires fonciers. Leur gain est donc de 2500 – 1 000 = 1 500.

Bilan: de la classe ouvrière à la classe capitaliste, 2 500. De la classe capitaliste à celle des propriétaires fonciers, 1 000. A la classe capitaliste pour sa consommation, 1 500, nets du réinvestissement dans la production ultérieure de l’ensemble du capital constant et variable nécessaire. A la classe ouvrière pour sa consommation, la totalité du capital variable, soit 1 500.

Dans une réunion du 1er mai à Naples, on a donné un aperçu explicatif de ces questions en forme de "tableau de Marx" afin de mettre en évidence l’équilibre marchand et l’appropriation classe contre classe; il n’a pas encore pu être reproduit, mais pourra l’être en temps utile.

Ce tableau peut ici être réduit à un schéma rudimentaire de mouvement entre les trois classes (en évitant de faire figurer dans des colonnes séparées, comme dans l’original, les "entreprises d’équipements" et les "entreprises de subsistances" qui sont de simples points de passage des valeurs dans la mesure où elles ne font qu’un avec la classe capitaliste).

40. Reproduction élargie

Ce n’est pas le moment d’examiner plus avant la reproduction élargie et les schémas plus complexes qui ont été longuement discutés à propos de l’accumulation élargie de capital, lors des fameuses polémiques de Hilferding, Luxembourg, Boukharine, Lénine et d’autres.

Dans le schéma de la reproduction simple qu’on a présenté jusqu’ici, le capital investi dans les cycles successifs reste constant, étant toujours de  4 000 + 1 000 + 2 000 + 500 soit 7 500 dans les deux sections et le profit et la rente s’y ajoutant, de 1 000 + 500 + 1 000, soit un total de 2 500 entièrement consommé par les capitalistes et les propriétaires fonciers. Mais les uns comme les autres peuvent ne pas tout consommer (la fameuse «abstinence») mais en épargner une partie (selon la théorie bourgeoise, même les ouvriers peuvent épargner sur leur salaire de 1 000 + 500) à investir dans une nouvelle production. Disons la moitié: capitalistes et rentiers ne consomment alors que 1 250 et le capital croît de 1 250. L’analyse se complique lorsqu’on s’apprête à dresser le tableau du cycle suivant en répartissant l’investissement différentiel entre les deux sections. En effet, en pratique et physiquement, les 1 250 représentent des subsistances non consommées et pour réinvestir il faut non seulement diminuer la production de subsistances, mais encore augmenter celle des biens d’équipement (capital constant) pour le cycle à venir. Par conséquent, la subdivision quantitative doit aussi être recalculée dans le tableau du premier cycle: il est très facile aux commentateurs habituels de prétendre que Marx se serait perdu dans ce guêpier. Ce sont des comptes à faire à une autre occasion, il nous suffit ici de rétablir et confirmer les concepts fondamentaux.

Le capital de la société considérée dont la grandeur reste inchangée dans la reproduction simple est mesuré par le produit d’un cycle – d’une année – et si nous considérons que les gains des trois classes ont été consommés, par le "coût de production" du produit de ce cycle. De manière générale, nous pouvons dire aussi que la valeur totale des installations, bâtiments et machines reste constante de même que le quantum de terre agricole cultivée: mais ces quantités ne figurent pas parmi nos chiffres.

Pour poser le problème de la reproduction élargie, nous devons nous demander au préalable – ce fut le point qui préoccupa Rosa Luxembourg – si la société fictive que nous prenons comme modèle est fermée ou ouverte. Dans le premier cas, les comptes sur le marché, tant en argent qu’en masse de marchandises, doivent être bouclés en équilibre.

Dans le cas d’une société ouverte, nous pouvons imaginer qu’au cas où il resterait une marge monétaire sans qu’elle soit investie à l’intérieur ni éventuellement destinée à l’achat de subsistances, il serait possible d'"acheter" des équipements et des subsistances dans des zones étrangères. Suivant la doctrine de la grande marxiste Rosa Luxembourg, ce n’est qu’à la condition qu’existent des marchés à la périphérie du capitalisme que les schémas marxistes de la reproduction élargie peuvent devenir concluants: Boukharine quant à lui niait que cette condition fût nécessaire pour l’accumulation ultérieure.

41. Modèle et réalité

Cette question n’est assurément pas simple et ne peut être traitée si on ne fixe pas les limites de ce problème qui est débattu de temps à autre. Nous traitons ici de la société capitaliste-type qui, toutefois, ne peut se réduire, comme le voudrait Boukharine, à un monde où n’existent que des capitalistes industriels et des travailleurs salariés, puisque les rentiers doivent y figurer, qu’ils soient propriétaires monopolistes de la terre et d’autres ressources et forces naturelles, des groupes de supercapitalistes contrôlant des secteurs-clés ou l’Etat supercapitaliste lui-même. Ce modèle est certes introduit dans le but de construire la science, la seule science véritable du capitalisme et de son économie, mais aussi à des fins polémiques, de lutte et de parti.

Ce sont en effet les apologistes du système capitaliste et le parti de la conservation bourgeoise qui supposent qu’en organisant l’ensemble du monde réellement existant suivant le type fondamental de la production salariale, disparaîtraient les insuffisances et se résoudraient les "inéquations" du problème. Ils prétendent alors rendre compte de tous les phénomènes du modèle et aussi de la société réelle d’aujourd’hui en en exposant les grandeurs et les lois de manière différente : en partant du prix et non de la valeur, du marché et non de la production, en ne considérant pas que l’ajout de valeur à chaque cycle provient du travail mais de trois sources : travail, capital et terre. En conclusion, ils nient la nécessité de découvrir une fonction de production et étudient les fonctions de marché et d’échange, mais en réalité ils obtiennent une fonction de production déformée où les privilèges bourgeois de l’entreprise et du monopole sont justifiés par une science vénale.

Pour notre part – sans abandonner le moins du monde ce très vaste domaine d’interprétation où nous suivons, dans l’ensemble du monde habité, les vicissitudes de la succession des grands modes de production et les luttes révolutionnaires de toute nature – nous démontrons que les lois du modèle abstrait exposées de manière à ne pas dissimuler mais au contraire à mettre en lumière le transfert de valeur de classe à classe – l’extorsion de classe aux dépens d’une autre, la domination par la force d’une classe sur l’autre – décrivent des tendances et des mouvements repérables dans les sociétés réelles hautement capitalistes à l’issue desquels il n’y a pas équilibre mais antagonisme et rupture.

Puisqu’il s’agit d’opposer notre orientation classique à celle de la prétendue science économique officielle et à ses diverses tentatives anciennes et récentes de détourner l’attention portée à la révolution qui vient, il a été nécessaire d’en rappeler les lignes directrices, de préciser le modèle sur lequel on travaille, la nature des grandeurs employées et l’expression des relations qui s’en déduisent.

Aux étapes historiques, tout ceci est confronté aux événements, mais après qu'on se soit interdit la commode échappatoire consistant, une fois les développements imprévus "cinématographiés", à remodeler le modèle, changer les grandeurs, rapiécer les formules comme nous le voyons faire depuis un siècle par les représentants de groupes qui – vérification d’ordre hautement expérimental et matérialiste elle aussi – passent rapidement à l’apologie de ces mêmes préceptes, opposés aux nôtres, qui sont la spécialité des savants officiels du monde bourgeois.

42. La monstrueuse FIAT

En conclusion de cette première partie et pour tenir l’équilibre, en tenant compte aussi de la fatigue des auditeurs, entre l’usage de modèles et schémas théoriques et un cas concret, nous choisirons celui qui nous intéresse pour des raisons locales et d’actualité. Nous sommes en Piémont où l’on vit à la lumière ou, si vous préférez, à l’ombre de la FIAT, le plus grand complexe industriel d’Italie et un des plus fameux en Europe et dans le monde, alors que quelques semaines ont passé depuis l’assemblée des actionnaires et le rapport du professeur Valletta sur le bilan de 1953.

La FIAT de Turin et ses vicissitudes sont liées à l’histoire des luttes prolétariennes en Italie et au passage du Piémont traditionnel et courtisan aux formes d’organisation capitaliste les plus modernes. On peut dire en plus qu’elle est étroitement liée à l’histoire du parti communiste et à la naissance de cette tendance qui se laissa influencer par les lignes de structure et de hiérarchie d’un grand complexe de production industrielle jusqu’à en faire, sans trop s’en apercevoir, le modèle de l’organisation du prolétariat en classe, de l’État prolétarien lui-même et de la société future.

Il est possible que l’origine de la déviation qui, par la suite, atteignit les dernières limites, soit précisément le fait que la ville de Turin, avec la FIAT et dépourvue désormais de palais Carignan, peut se présenter comme un véritable modèle-type de société capitaliste et favoriser un développement rapide des facteurs de la lutte de classe prolétarienne et l’illusion d’être à la veille de "l’État ouvrier", en particulier pour des groupes qui, dans l’immaturité de leur évolution politico-idéologique, n’ont pas encore échappé à une compréhension "constitutionnelle" et, en un certain sens, "utopique" de l’État prolétarien ; ce dernier, pour sa part, n’est pas un modèle à nous, un système, une cité nouvelle à fonder, mais un simple expédient historique plus ou moins malpropre que nous devons arracher des mains de la bourgeoisie comme on tente d’arracher le couteau des mains du délinquant sans avoir pour autant fondé un parti d’égorgeurs.

Le fait est que ces groupes, à peine eurent-ils mis le nez hors des hangars bien organisés et rutilants de la fabrique turinoise d’automobiles et pris contact avec la partie moins concentrée, au sens industriel, de l’Italie, celle des régions agricoles et arriérées, traînant le problème paysan et régional, tombèrent tout à coup dans la défense des positions mêmes des partis petits-bourgeois les plus incolores du dernier demi-siècle et ne se soucièrent plus de révolutionner Turin, mais d’embourgeoiser l’Italie de manière à ce qu’elle soit toute entière digne d’arborer la marque de la fabrique turinoise et d’être administrée et gouvernée suivant son style impeccable.

43. Chiffres de bilan

Il nous est précisément utile de confronter les chiffres de la FIAT au modèle représentant le capitalisme-type parce qu’il sert à déterminer ce que nous voulons détruire et remplacer par une organisation économique qui en est aux antipodes.

Si, à la bourse, nous demandons quel est le capital de la FIAT, on nous répondra par le montant total des actions qu’ont souscrites les actionnaires. L’histoire de ce montant est édifiante ; il augmente au fil des succès mais aussi des escroqueries italiennes et ceci pour deux raisons : parce que la fabrique grandit physiquement et que sa production croît et parce que d’autre part les lires en lesquelles sont libellées les actions et leur montant total se dévaluent à grands pas.

La Fabrique Italienne d’Automobiles de Turin fut fondée en 1899 avec un capital de huit cent mille lires en actions de 25 lires, soit 32 000 actions. Dès lors commence une escalade significative. En ces années de terrible euphorie économique qui prépara le giolittisme – autre produit piémontais élevé lui aussi au rang de modèle social par les chefs actuels du parti dit communiste, hier contre Mussolini, aujourd’hui contre Scelba ou n’importe quel futur postérieur en place - les actions à la valeur nominale de 25 lires furent cotées en bourse à plus de 1 700 ! C’était le temps où les titres d’État se négociaient au dessus du pair et où le change dépassait la parité or.

Bien vite se constitua l’actuelle société anonyme au capital de 9 millions en actions de cent lires. Les augmentations de capital avant la première guerre européenne furent : 1909, 12 millions ; 1910, 14 millions ; 1912, 17 millions. Au cours de la guerre, excellente affaire pour des industries de ce type, ça continue : 1915, 25 millions et demi en actions de 150 lires ; 1916, 30 millions puis 34 millions en actions de 200 lires ; 1917, 50 millions ; 1918, 125 millions. La guerre s’achève mais la dévaluation monétaire se poursuit : 1919, 200 millions ; 1924, 400 millions. En 1926 se négocie un prêt obligataire de 10 millions de dollars or (ce dernier valant 19 lires) entièrement remboursé en 1938.

Repartons de 1938. Comme nous l’avons vu, le capital est de 400 millions pour toute la période d’entre-deux-guerres. En 1947, après une nouvelle guerre et une nouvelle inflation, le capital est porté à 4 milliards, partie en actions gratuites pour les anciens actionnaires, partie en actions nouvelles.

À l’occasion de "réévaluations" ultérieures et de l’absorption d’autres entreprises plus petites, nous passons à 36 milliards de lires en 1952, 57 milliards en 1953. Le rapport à 1938 est donc de 142,5, bien supérieur à la dévaluation monétaire. Si celle-ci est d’un facteur de 50 à 60, on pourrait dire que la valeur réelle a été multipliée par 2,5, eu égard, du moins, à la valeur nominale de ces bouts de papier que sont les actions : quoi qu’il en soit, une accumulation à un rythme effrayant.

44. Ce qui nous importe

La rémunération des actionnaires ne nous tient pas trop à cœur, elle n’est qu’un des secteurs de répartition de la survaleur entre porteurs d’actions qui au fond sont initialement des prêteurs d’argent, administrateurs, capitaines d’industrie, État et autres gueules de requin de tout acabit. Quoi qu’il en soit, en 1952 un bénéfice de 10% fut distribué sur les 36 milliards et en 1953, 4,5 milliards sur 57 l’ont été, moins de 8% donc.

Mais dans le dernier rapport Valletta, nous trouvons la grandeur dont nous avons besoin et que nous devons ensuite décomposer en différents termes de la fonction de production. En 1953-54 (tandis que le dividende par action a été de 63 lires sur 500, soit 12,6%) la production (le chiffre d’affaires) s’est élevée à 240 milliards.

Un bénéfice distribué de 7,3 milliards seulement et un bénéfice déclaré de 9,574 milliards seulement, s’ils sont élevés par rapport au montant conventionnel du capital en actions, sont très bas par rapport au produit. Il serait de 16,7% dans le premier cas, mais de 4% seulement dans le second et c’est ce dernier pourcentage qui mesure approximativement le taux de profit au sens de Marx.

Mais tentons de décomposer les 240 milliards du produit sur le marché, avec un bond de 40 milliards par rapport aux 200 du précédent exercice. Il faut noter avant tout la sensationnelle déclaration selon laquelle les nouveaux investissements, pris donc sur les profits et surprofits, ont été environ de 100 milliards et qu’on s’achemine vers un programme de 200 milliards en y consacrant plus de 50 milliards en 1954. Ce qui veut dire que des 240 milliards on a pu déduire, tous frais payés, 10 milliards de bénéfices pour les actionnaires et au moins 50 à réinvestir (reproduction élargie), soit 60 milliards. Les frais se seraient élevés à 180 milliards que nous devons répartir entre capital constant et capital variable.

Sans aller chercher des détails de bilan, qui du reste sont d’une certitude très discutable, nous avons noté que le personnel se compose de 57 278 ouvriers et 13 832 employés (décidément trop nombreux, la FIAT étant dans une large mesure distributrice de sinécures à des clientèles d’affaires ou électorales dont une bonne partie, surtout ceux de rang élevé, sont à leur tour des dévoreurs de surtravail d’autrui, chacun coiffant en moyenne quatre véritables travailleurs). Considérons que le salaire moyen de ces 71 000 salariés est d’environ un million par an (nous sommes à Turin !), le capital variable s’élève alors à 70 milliards. Notre décomposition, fût-elle très grossière, est faite. 

Capital constant, 110 milliards, capital variable, 70 milliards, profit, 10 milliards, surprofit, 50 milliards. Produit, 240 milliards.

110+70+ 10+50=240.

Sur la base de ces chiffres, le taux de profit effectif est de 10 sur 180, soit 5,5%, mais le taux de survaleur est de 60 sur 70, soit 86%.

L’ordre des grandeurs paraît correct.

45. Patrimoine et capital

Combien vaut la FIAT ? Supposons qu’on veuille acheter en bourse toutes les actions dont la valeur nominale est de 500 lires et qui sont au nombre de 114 millions, soit les 57 milliards déjà cités du dernier exercice. Les actions ayant atteint le cours de 660, il faut débourser plus : 75 milliards.

C’est un investissement assez confortable: 60 milliards de profit et profit extra (véritable rente que possède la FIAT parce qu’elle est la FIAT et se rend utile à l’État démo-chrétien et à l’opposition “communiste”) représentent un taux de 80%.

Mais Valletta ne sera jamais si stupide: son bilan estime le seul actif patrimonial à 225 milliards pour ce qui est de la valeur des immeubles et installations, plus 68 milliards de crédits, soit environ 300 milliards en regard des habituels passifs conventionnels. Mais tenons-nous en aux 225 milliards et pensons à toutes les villes-ateliers de la FIAT, du Lingotto et d’autres départements sur les toits desquels courent des pistes d’essai. La valeur sera au moins quadruplée et pas inférieure, à vue de nez, à mille milliards. Valletta n’en demandera pas tant et les milliards seront investis, à l’instar des acheteurs de biens fonciers, à 6 ou même 5% si… on loue le tout à la société anonyme FIAT, ne serait-ce que pour s’épargner des corvées.

Ceci correspond-il au taux de profit moyen en Italie? Disons pour commencer que ces dix milliards que nous avons estimé être le profit normal au sens marxiste sont le profit au taux moyen d’un capital (constant et variable) de 180 au taux de 5,5%. Dans ce cas, nous dirions que le prix de production des voitures produites par FIAT (160 000 selon Valletta) a été de 190 milliards (1 200 000 chacune en moyenne). Mais le prix de vente a été de 240 milliards et donc supérieur à cette valeur (quel Italien moyen ne se fait pas rouler par une FIAT ?) moyennant un million et demi par véhicule (pensez aux petites et grosses cylindrées).

Notre calcul de valeur s’effectue sur la base suivante : capital constant 110, travail 70, profit au taux moyen 10 ; total 190.

46. Profit national

Mentionnons simplement le taux de profit moyen des entreprises non privilégiées de toute l’Italie. Il nous faudrait connaître à combien s’élèvent : la totalité du produit annuel de l’industrie, les frais de matières premières et de personnel.

Nous partons de la donnée suivante: l’actuel revenu national italien à la mode officielle s’élève désormais à 10 000 milliards à diviser en revenus du capital, de la propriété et du travail. La division n’est pas facile. Les gens affectés à l’industrie sont environ 7 millions et leur rétribution, d’un montant quelque peu inférieur à celui de la FIAT, s’élèverait à 6 000 milliards. Le capital constant, en raison d’une composition plus élevée, au moins 3, serait donc de 18 000 milliards. A notre taux de 5,5, ces 25 000 milliards environ produiraient une masse de profit de 1 500 milliards. Il resterait encore 2 500 milliards du revenu national à attribuer aux revenus de l’agriculture non industrielle, des services publics et autres. C’est une répartition résultant d’une enquête très grossière mais qui n’est certainement pas défavorable au poids de l’économie industrielle dans le pays et que nous avons précisément exagérée en ce sens afin de prouver que le taux moyen de profit n’est pas élevé ; ceci devrait faire l’objet d’autres recherches sur les statistiques qui sont toujours à lire cum grano salis.

Il nous suffit pour conclure que grâce aux grandeurs du modèle marxiste et aux relations de la fonction de production, on perçoive avec une exactitude suffisante le cours des choses dans les rapports de classes au sein d’une entreprise industrielle colossale dont nous ne sommes nullement désireux d’hériter, et dans un pays moins qu’à moitié industriel suivant les statistiques, comme nous le savons, mais dont les velléités de modernité bourgeoise sont suffisantes pour lui souhaiter promptement la cure draconienne de la dictature du prolétariat quand il sera possible de célébrer les funérailles des grands partis électoralistes.

2. GRANDEURS ET LOIS DANS LA THEORIE DE LA PRODUCTION CAPITALISTE

1. Enigmes du marxisme ?

Il existe un vieux refrain sur l’obscurité de Marx, la difficulté à saisir le sens véritable de ses thèses, la prétendue contradiction entre les diverses parties de son œuvre et les différents traitements de la même question ; et beaucoup de critiques – nous utilisons à nouveau la monographie déjà citée d’Arturo Labriola non pas en raison de l’importance spéciale de l’ouvrage mais parce que ses positions, aussi étrangères soient-elles à ce que nous nous représentons être la portée du marxisme, s’avèrent particulièrement utiles pour mettre en lumière des points essentiels – insinuent à longueur de temps que c’est quasiment de propos délibéré que Marx aurait produit à la dérobée, dans des digressions, ses énoncés les plus remarquables, ou qu’à l’occasion il les aurait fourrés dans une de ces fameuses notes en bas de page, certes presque toujours magnifiques. Ce serait infliger des tourments quasiment sadiques au lecteur, abuser de sa « générosité », c’est-à-dire pas tant de sa culture, de sa préparation et de sa patience que de sa capacité à fournir un effort continu et tenace.

Sans assimiler le moins du monde le Capital à un roman de gare, nous affirmons au contraire, comme on sait, qu’en plus d’une cohérence absolue des propositions, y compris au sens mathématique, dans toutes les parties de l’œuvre et d’une absence absolue d’hésitations, oscillations, flottements ou ambiguïtés, il n’y a pas le moindre doute quant à l’évidence absolue du contenu de ce qui fut énoncé par le puissant travailleur-écrivain Karl Marx dans la seule phase historique où cela pouvait et devait l’être ; qu’en conséquence, la même certitude évidente concerne tout ce à quoi la main et la plume de la personne Karl Marx ne pouvaient s’opposer ; le tout constituant le patrimoine doctrinal du grand parti unitaire de la classe prolétarienne révolutionnaire par-delà les continents et les générations.

Quant à Labriola, on ne peut lui contester le titre de lecteur généreux, étant donné qu’il a certainement étudié longuement le texte, comparé et confronté, grâce à un savoir étendu, des passages des œuvres de Marx et ceux-ci à une vaste littérature de toute origine ; et pourtant il n’est jamais allé au fond des choses, même lorsqu’il cite amplement les passages précis qui auraient dû lui donner la solution, décisive et cristalline, du problème abordé. Grande est la générosité d’un Labriola et de quelques autres de ses pairs (la plupart ne comprennent pas Marx parce qu'ils ne comprennent rien à rien) à la table de travail ou dans l’arène politique où il n’a su repousser aucun drapeau ni aucune couleur, trouvant partout un air à entonner, des insignes à mettre à la boutonnière, des fleurs à cueillir nonchalamment dans le pré, traçant ainsi une voie opposée à celle que nous suivons.

2. Les «cousins» pestiférés

Nous avons dit bien souvent, mais il faut aussi le rappeler à ce propos, que ce ne sont pas tant les ennemis totalitaires du marxisme qui lui portent préjudice que ceux qui affectent de le tenir en estime, puis, de mille manières, en acceptent quelques parties, en refusent d’autres ou les tordent dans leur sens. Ce sont au fond les premiers, et non les seconds, qui y ont compris quelque chose : ils ont au moins compris qu’opposer une partie, un aspect du "corpus" marxiste à l’autre revient à constater l’effondrement du tout, à démontrer la faillite de toute la construction. Prétendre qu’on prend le départ avec Marx pour ensuite l’abandonner en chemin après s’être aperçu qu’on pourrait indiquer la route mieux que lui ; ou bien ne pas vouloir s’engager sur ses traces en prétendant vainement qu’on retrouvera son point d’arrivée théorique et pratique, historique ou politique, est bien pire que refuser l’intégralité de la grandiose trajectoire, la déclarer caduque, depuis les prémisses sur lesquelles il se fonda jusqu’aux conclusions auxquelles il parvint.

Tandis que le groupe des négateurs intégraux, comme par exemple un père Lombardi, se soumet d’autant plus à notre conception de la lutte historique comme heurt de blocs de forces incompatibles, composés chacun de corps, de bras, d’armes et de théorie, qu’il déploie de force, de préparation, de sagacité dans la volonté de faire voler en éclats notre compacte machine de guerre,  ce sont ses faibles et équivoques contradicteurs qui, prétendant défendre le marxisme en l’entraînant dans les expédients de concessions ignominieuses, ont ruiné, et continuent de le faire, la force de la théorie et du mouvement révolutionnaire.

Ce dernier ne connaîtra de reprise que dans la phase historique où, en un suprême effort, il reprendra à son compte ce qui a été fait depuis des décennies – sur cette voie, le tout premier, le géant fut Marx lui-même – pour démasquer et couvrir de honte les "proches", les fameux "cousins" dans l’alignement politique, pour dénoncer non seulement les alliances de fait avec eux dans les différentes périodes historiques de la stratégie révolutionnaire, mais par-dessus tout la fornication doctrinale, le « commerce des principes » dont fut accusée, à Erfurt et Gotha – pour la énième fois avec une justesse prophétique – la social-démocratie allemande, première victime à crever d’éléphantiasis majoritaire et de crétinisme unitaire.

Il n’y a rien en effet de plus insidieux, dans les effets sinon, peut-être, dans les intentions, qu’une méthode comme celle des Labriola, Sorel et Graziadei qui, sans être dépourvus de formation doctrinale, commencent par chambouler les piliers du système et de l’édifice marxistes, tentant vainement d’ébranler les colonnes du temple ; puis, une fois le potage théorique accommodé à leur goût et affectant d’exalter certaines positions géniales auxquelles parvint Marx à partir, selon eux, de grossières bévues et de malentendus scientifiques, ils font mine de le défendre contre le dénigrement des francs ennemis et veulent se glorifier en tentant, faussement là encore, de contrefaire sa voix immense pour chanter le psaume final. Cent autres ont suivi le même chemin, maquereaux de bas étage et prostitués, qui, dépourvus de musculature même en carton-pâte, avaient toutefois des mâchoires, fussent-elles d’âne, pour consommer la manne qu’on prodigue aux corrupteurs et aux renégats.

3. Philosophie ou science?

Toutefois, pour ce que nous avons à exposer, il est bon d’utiliser la version d’un "pro-marxiste" du genre de Labriola parce que, n’étant pas récente mais vieille désormais de notre habituel demi-siècle, elle suffit également à clouer le bec des plus modernes "adaptateurs" qui, l’esprit tranquille et se prenant pour des pionniers, se sont proposé audacieusement de hâler le bâtiment marxiste vers leurs bassins de carénage inaptes à abriter même une coquille de noix. Si rien ne peut les guérir de leur prétention de voir ce qu’un Marx n’aurait pas vu, celle-ci sera réduite à néant quand ils constateront n’avoir découvert que des vieilleries coulées dans le plomb depuis déjà 50 ans, eux les mordus de la dernière plaquette imprimée et de la dernière annonce de librairie.

S’agissant  par exemple de digérer une des lois du marxisme comme celle du taux de profit – où il faudrait non pas un estomac d’autruche, mais un estomac fonctionnel et non rongé par des ulcères bourgeois –, il est difficile pour ces gens, sous prétexte de prolégomènes à la doctrine scientifique, de ne pas dévier de la rumination du thème vers une philosophie générale de la méthode, une théorie de la connaissance humaine, une interprétation du matérialisme historique, ; et de ne pas imputer les fautes "découvertes" chez Marx à sa dette envers l’idéaliste Hegel, à son mysticisme inconscient ou du moins à son "mythisme", tout en dénonçant ou admirant (on ne sait jamais très bien) son prétendu "volontarisme", praticisme, voire pragmatisme. Il serait bon alors que tous ces confusionnistes sachent que ces refrains résonnent depuis bien longtemps aux oreilles des marxistes dont le cerveau n’est pas atteint par le ver du doute ni par la manie de la création personnelle.

Il s’agissait dès lors de faire marcher ensemble les deux thèses suivantes: Marx est un génie qui fait date et un chef politique de premier ordre et le mouvement qui lui fait suite ne peut négliger son œuvre – Marx, quand il voulut faire de l’économie scientifique, aligna une série d’affirmations dont chacune est erronée et démentie par l’étude des faits économiques réels, contemporains et postérieurs.

L’issue à cette effrayante confusion, pire, disions-nous, que les thèses selon lesquelles Marx fut un théoricien aberrant et un agitateur social insensé et criminel, est évidente. Puisqu’on ne peut nier que Marx a traité de science économique, qu’il a exposé les thèses des écoles précédentes de l’économie politique et qu’il a proposé explicitement une nouvelle théorie scientifique des faits économiques qui devait supplanter les précédentes, et puisqu’on veut, tout en encensant la grandeur de la pensée de Marx, pouvoir continuer à valider la recherche économique "générale", c’est-à-dire celle qui fait son chemin entre les chaires universitaires, les textes d’examen et les traités scientifiques, on a recours au vieux procédé : Marx a parlé et écrit sur l’économie, il n’a pas fait de science économique mais plutôt… , quoi donc ? De la philosophie. On ne comprend pas Marx en tant qu’économiste, en cherchant chez lui la science économique au nom de laquelle – au dire des professeurs – il a aligné de graves sottises en se laissant largement distancer par des douzaines de savants modernes, mais on comprend tout si on lit Marx en tant que philosophe et si l’on admet qu’en voulant écrire en cette qualité, il n’hésita pas de manière délibérée à exposer faussement les faits et les lois économiques. Par conséquent, Marx Karl, vous n’obtenez pas dix-huit à l’examen d’économie et vous êtes recalé, mais le titulaire de la chaire, vous considérant comme un grand philosophe, s’empare de toute cette philosophie scintillante digne d’être érigée, hors de la faculté, en conductrice du peuple et surtout d’accéder aux sièges parlementaires et sénatoriaux.

Rien n’est plus stupidement futile que ces excursions sur le cul.

4. Filiation hégélienne ?

On ne niera certes pas que pour traiter des thèmes tels que ceux que nous abordons, il soit utile de disposer de données complètes non seulement sur l’histoire des doctrines économiques mais aussi sur l’histoire de la pensée philosophique et de déterminer quels furent les matériaux de connaissance que Marx tira de la formation scolaire qui fut la sienne et de quels autres il se dota par lui-même sous l’impulsion des vicissitudes de la vie où il fut engagé.

L’erreur est de chercher dans cette investigation l’élément décisif pour faire prévaloir telle ou telle "version" ou "lecture" de l’œuvre marxiste et de remonter à ces sources pour les interroger sur le déchiffrement des prétendues énigmes, la solution aux prétendus doutes qu’on trouverait dans le texte que Marx a bien dû élaborer grâce à ces matériaux aussi mais si souvent également malgré et contre eux. La recherche doit être faite, s’il faut expliquer des passages et des chapitres qui semblent et sont parfois ardus, dans l’histoire de l’époque où vécut Marx, dans les rapports sociaux particuliers de cette période de transition, non parce qu’elle a coïncidé chronologiquement avec le curriculum biographique de Marx, mais parce qu’elle était celle où allait cristalliser, autour des puissantes membrures d’une nouvelle force historique, la classe ouvrière – par nécessité et même si Marx n’était pas né ou n’était que figure de légende qui nous serait propre – la nouvelle superstructure théorique, originale et différant de celle des modes de production précédents.

Hegel et avant lui toute l’école critique moderne, y compris Kant auquel certains voudraient faire remonter la méthode "critique" utilisée par Marx, s’expliquent précisément par le passage de la société féodale à la société capitaliste. La critique des idéalistes allemands ou la raison des matérialistes français, comme du reste la sensation des empiristes anglais, expriment toutes une superstructure de la lutte contre les pouvoirs de droit divin et établissent la liberté de soumettre les vérités révélées et théologiques, imposées du haut de l’échelle hiérarchique et des textes sacrés, au contrôle du raisonnement et de l’expérience.

Marx et les marxistes s’expliquent par la mise en demeure adressée à son tour au pouvoir démocratique et populaire des États bourgeois fondé sur la "conscience" de l’individu et du libre citoyen. De même qu’il existe indubitablement des liens historiques et de filiation entre la lutte de la bourgeoisie contre les anciens régimes et celle de la classe ouvrière contre le pouvoir bourgeois, de même en existe-t-il entre les deux superstructures correspondant aux deux grandes transitions entre modes de production. La doctrine du prolétariat moderne doit donc être étudiée et éclairée en tenant compte de manière adéquate de ces tournants précédents dans le mode de penser des sociétés. Criticisme, rationalisme, empirisme : Marx démontre toujours les filiations correspondantes à partir de l’Encyclopédie française, de l’économie politique anglaise et ainsi de suite.

C’est faire fausse route que de se demander quel fut le professeur de philosophie de l’étudiant en droit Karl Marx, de quels cercles d’étudiants il est issu, quels étaient ses livres de chevet et comment il s’est exprimé dans ses tout premiers écrits : mis à part qu’à les lire dans l’esprit de réordonner et non de brouiller l’ensemble du processus, on y distingue avec une clarté certaine la nouvelle position indépendante.

5. La méthode d’exposition

Il est étrange qu’afin de démontrer que la totalité du Capital, ou du moins le premier Livre (toujours la même légende suivant laquelle il dirait autre chose que le troisième), serait un ouvrage critico-philosophique et non économico-scientifique, on parte précisément de la seconde préface de 1873 dans laquelle Marx règle ses comptes avec Hegel. On en cite la distinction classique entre le mode de recherche et le mode d’exposition. On cite aussi un passage du compte-rendu d’un Russe que Marx lui-même cite en le faisant explicitement sien. Et c’est avec ces matériaux qu’on tente de cautionner l’absurde thèse suivante : Marx n’aurait pas voulu décrire scientifiquement les lois réelles de l’économie capitaliste et de son développement, mais seulement exposer les données de la "conscience économique" propre aux hommes de l’époque capitaliste. Marx lui-même savait ( !) que « la recherche économique n’exige guère l’intervention de cette notion bizarre de valeur », mais il visait « à autre chose: à reconstituer le procès qui conduit les hommes, sans qu’ils le sachent, à fabriquer la notion [illusoire] de valeur ».

Cette méthode de Marx qui étudierait non les faits mais les illusions que les hommes nourrissent sur les faits est définie élégamment comme de "l’illusionnisme social". Nous verrons plus loin qui sont "les hommes", toujours la même histoire, vieille et nouvelle. Et qui est le sujet de cette conscience ignorante.

Disons pour commencer que, suivant la position correcte, le but du Capital, dans chaque section et chaque tome, est de fournir la théorie des faits de l’économie capitaliste tels qu’ils sont en réalité et de manière à ce que les déductions soient expérimentalement vérifiables : non pas, par conséquent, tels que les perçoit la conscience économique contemporaine des bourgeois ou des "hommes", mais tels que les perçoit la connaissance théorique du parti de classe qui, dans l’aujourd’hui capitaliste, représente le demain communiste et aclassiste.

Mais puisque la principale "pièce à conviction", quant à la définition par Marx de la nature et du but de l’ouvrage de Marx, est la préface citée, voyons dans l’ordre ce qui en ressort et nous verrons immédiatement que tout est impeccable.

Marx passe en revue les critiques de la première édition. La "Revue positiviste" de Paris lui reprochait d’un côté d’avoir traité l’économie de manière métaphysique (même Labriola ne disait donc rien de nouveau en 1908) et de l’autre de s’être limité à une analyse critique des données au lieu de prescrire des recettes pour les marmites de l’avenir. Dressant l’oreille à la première accusation de métaphysique, Marx néglige (peut-être pour des motifs d’édition) de répondre à la seconde sinon par la phrase ironique sur les marmites et la parenthèse (comtistes ?). Auguste Comte était le chef du positivisme français auquel correspondait en politique un vague réformisme social : ce n’est pas à cette occasion que Marx daigne remarquer qu’il introduit le programme révolutionnaire à chaque ligne… Au reproche de métaphysique, il répond par l’avis du Russe Sieber (déjà cité comme proche sur le plan théorique) qui dit que « la méthode de Marx est la méthode déductive de toute l’école anglaise », et du Français Block qui parle de méthode analytique et place l’auteur « parmi les esprits analytiques les plus éminents ».

6. Auto-identification

Le passage important est celui relatif au “Messager européen” de Saint-Pétersbourg. Ce dernier avait dit que la méthode d’investigation est rigoureusement réaliste, mais que la méthode d’exposition est « malheureusement dans la manière dialectique allemande ». Marx cite d’abord ce passage :

« A première vue, si l’on en juge d’après la forme extérieure de l’exposition, Marx est le plus grand des idéalistes, et cela dans le sens allemand, c’est-à-dire dans le mauvais sens du mot. Mais en fait il est infiniment plus réaliste qu’aucun de ceux qui l’ont précédé dans le champ de la critique économique… On ne peut en aucune façon le dire idéaliste. »

Marx n’est pas obscur. Marx est un lutteur et même en tant qu’écrivain il est de ceux qui ne donnent pas satisfaction et ne cèdent jamais démagogiquement à la requête de la réponse banale qu’on gobe sans effort. Il ne dit pas : soyez donc assurés que je suis analytique et non métaphysique, réaliste et non idéaliste ; il dit qu’il ne pourrait mieux répondre que par un autre extrait du même compte-rendu, suivi de cette autre affirmation claire : « en décrivant ce qu’il appelle ma méthode réelle avec tant de justesse (…), qu’est-ce donc que l’auteur a décrit, si ce n’est la méthode dialectique ? ».

Nous savons ainsi de source sûre quelle est la méthode et en quoi consiste la méthode dialectique pour Marx.

Citons les phrases saillantes :

« Une seule chose importe à Marx : trouver la loi des phénomènes qui font l’objet de sa recherche.(…) par-dessus tout, c’est la loi de leur changement, de leur développement (…). Pour cela, il est entièrement suffisant qu’il démontre, en même temps que la nécessité de l’ordre actuel, la nécessité d’un autre ordre dans lequel le premier doit inévitablement se transformer, que les hommes y croient ou non, qu’ils en soient conscients ou non. »

Arrêtons-nous un instant: il y a là tout d’abord, traduite du russe et publiée sous le régime le plus policier de l’époque, la réponse à la question des « marmites de l’avenir » qui échappe certainement au lecteur "en diagonale". Il y a ensuite le coup porté à la conscience de l’humanité sur lequel Marx appose son visa officiel. Il est alors étrange que le posthume Labriola rapporte l’extrait suivant :

« Marx considère le mouvement social comme un procès historico-naturel régi par des lois qui non seulement sont indépendantes de la volonté, de la conscience et du dessein des hommes, mais même à l’inverse, déterminent leur volonté, leur conscience et leurs desseins… Si l’élément conscient joue un rôle aussi subordonné dans l’histoire de la civilisation, il va de soi que la critique dont l’objet est la civilisation elle-même peut moins que toute autre avoir pour fondement une forme quelconque ou un résultat quelconque de la conscience. »

Et Labriola de s’écrier avec désinvolture: Il faut naturellement entendre par là conscience individuelle et concrète.

Quelle conscience individuelle et concrète?! Le texte où Marx reconnaît son propre portrait parle de conscience de l’humanité et des "hommes", de "n’importe quel" résultat de la conscience, pas seulement de la conscience individuelle. 

Et le texte continue à faire justice de l’assertion selon laquelle Le Capital étudierait non les faits économiques, mais les conceptions idéologiques s’y rapportant:

« Ce qui signifie que ce n’est pas l’idée, mais le phénomène extérieur seulement qui peut lui [à la critique] servir de point de départ. La critique se bornera à comparer et à confronter un fait, non avec l’idée, mais avec un autre fait »… Il nous faut malheureusement sauter des passages : « En se fixant pour but d’analyser et d’expliquer dans cette perspective l’ordre économique capitaliste, Marx ne fait que formuler d’une façon strictement scientifique le but qui doit être celui de toute étude exacte de la vie économique ».

Ah, l’art de la citation!

7. Règlement de comptes avec Hegel

En écrivant, Marx ne vous donne pas satisfaction et il fait bien. Mais vous devez savoir qu’il passe tout "au peigne fin". On a rappelé en temps opportun qu’il a réglé leur affaire aux élèves de Comte en 1871 (ou plutôt de Staline en 1952 ?) au sujet de la fable sur la froide description qui laisse en suspens toute proposition de changement social. A présent, après avoir mis tous les points sur les i avec les mots mêmes du russe et avoir vérifié quel est le matériau de la recherche et quelle est la méthode de recherche, il se souvient bien qu’on lui a reproché une contamination hégélienne de la méthode d’exposition.

Toujours la rengaine sur Hegel! Dix mots enfilés avec la rigueur d’une formule algébrique et cités même, disions-nous, par les coupeurs de cheveux en quatre :

« Certes, le mode d’exposition doit se distinguer formellement du mode d’investigation. À l’investigation de faire sienne la matière dans le détail, d’en analyser les diverses formes de développement et de découvrir leur lien intime. C’est seulement lorsque cette tâche est accomplie que le mouvement réel peut être exposé en conséquence. Si l’on y réussit et que la vie de la matière traitée se réfléchit alors idéellement, il peut sembler que l’on ait affaire à une construction a priori. »

Ceci n’a pas été découvert par Hegel, mais par tous les premiers auteurs de traités enregistrant les résultats de la recherche expérimentale moderne (et même par un écrivain classique comme Lucrèce). Kepler donne les différentes lois du mouvement des planètes à partir des lectures analytiques que fit Tycho Brahé au prix de milliers d’observations astronomiques. Newton expose la même chose (Marx et Engels, avec un petit supplément de nationalisme… hégélien, prennent plaisir à la démonstration de Hegel qui déduit, par quelques considérations mathématiques, l’Anglais Newton de l’Allemand Kepler), mais il part d’une hypothèse que ces lois et ces lectures confirment, à savoir sa loi de l’attraction universelle. Et aussi bien la longue liste des mesures angulaires de Tycho que la première et courte proposition de Newton accompagnée d’une figure où un point mobile tourne autour d’un point fixe (planète et soleil) sont de la science, purement expérimentale, empirique, comme on se plaît à dire, et non spéculative.

Que dire de plus? On enseigne dans tous les lycées la "physique expérimentale" que les jeunes étudient aussi en laboratoire par la méthode déductive, c’est-à-dire en partant de trois principes qui se ramènent ensuite à un seul, celui de Galilée, et dont tout résulte, comme si c’était – mais ce n’est pas ! – "une construction a priori".

Quant à Hegel et à la partie centrale de la question qui ne concerne pas le mode d’exposition ( sur ce point, nous n’avons pas encore lu une ligne contestant l’excellence de Marx; si, en substance, il dit vraiment des choses fausses, quelle puissance magique de propagande a fait en sorte qu’après un siècle ou presque le monde en soit tout imprégné, qu’il s’en réjouisse ou s’en effraie?! Alors, qu’il ait eu des coquetteries pour Hegel ou Méphisto, que vous importe !) mais concerne précisément l’objet de la recherche et les voies pour la mener à bien, Marx va droit au but sur ce point comme sur tous les autres. La voie prise par Hegel ne menait nulle part :

« Dans son fondement, ma méthode dialectique n’est pas seulement différente de celle de Hegel, elle est son contraire direct. »

Puis vient la série de formules si souvent citées.

Hegel: La pensée, l’Idée sont les créatrices de la réalité extérieure.

Marx: L’idéel n’est autre que le matériel transporté, transposé dans le cerveau de l’homme.

Hegel: La dialectique repose sur la tête.

Marx: Il faut renverser la dialectique et la faire reposer sur les pieds.

8. Criticisme et empirisme

Quand ces deux termes galvaudés célébrèrent leur mariage, ce fut au tour du marxiste Lénine de partir en guerre contre la nouvelle (plutôt rance, comme il en fit la preuve) théorie de la connaissance.

Si nous voulons expliquer les deux méthodes en termes simples, nous dirons que l’empirisme, qu’il vaudrait mieux nommer expérimentalisme, cherche la vérité en observant et tâchant d’ordonner au mieux la manifestation des phénomènes du monde extérieur, objectif. C’est ainsi qu’opérerait la science économique générale des professeurs dont la vertu serait d’être toujours disposés à enregistrer et accepter toute donnée et résultat nouveaux sans idée préconçue ni préférence d’aucune sorte (une brève analyse de la science officielle moderne suffirait à montrer que désormais les choses ne se passent pas du tout ainsi mais tout à l’opposé, la falsification délibérée étant devenue le pain quotidien dans tous les milieux « scientifiques »).

A l’inverse, le criticisme cherche les solutions non pas en dehors mais à l’intérieur. De quoi ? Vous avez le choix des termes : du sujet, du moi pensant, de l’esprit, du cerveau et, comme dit Marx pour mettre sa touche habituelle, de la tête, de la boîte crânienne. Ce serait là la "science spéculative" à laquelle croyait néanmoins Hegel, à laquelle croient les idéalistes modernes, à laquelle même Labriola montre qu’il croit dans les pages où il prétend que c’est à ce type de science que Marx travaillait.

Marx aurait donc procédé à la manière d’un Newton lequel n’aurait fait qu’imaginer dans sa tête, pour son divertissement personnel, la loi de la gravitation, sous une forme indifférente, écrivant par exemple que deux corps s’attireraient avec une force inversement proportionnelle à leur distance (et non au carré de celle-ci), puis déduisant les étranges orbites des planètes qui résulteraient de cette hypothèse et congédiant Tycho, alias l’économiste de chaire, qui aurait frappé à sa porte pour lui dire : un moment, maître, la planète n’est pas au rendez-vous ce soir à cet endroit mais ailleurs, sa trajectoire n’est pas celle-ci mais une autre… le capitaliste n’a pas grossi mais est d’une maigreur désespérante, tandis que ses ouvriers ont acheté une villa… en Crimée.

Newton aurait dit: philosophiquement et même mathématiquement, mon système est cohérent et nul effort de critique spéculative n’y trouve de faille logique ; que voulez-vous que cela me fasse si des planètes contreviennent aux règles de la circulation et si des extorqueurs de survaleur sont réduits à la famine ?

L’idée que Marx se serait limité à tisser, en une immense trame, des relations non pas entre des faits mais seulement entre des illusions de la conscience - la conscience telle qu’elle se manifeste, c’est-à-dire dans le langage des hommes, leur sens commun, leurs illusions collectives, leur acte de foi quotidien -, ne veut rien dire d’autre que ceci : il aurait fait œuvre critique et non scientifique, y compris au sens expérimental.. Il s’agirait par conséquent d’un travail sur des mots reliés à d’autres mots et non sur des choses, des faits, des mesures et relevés de choses et de faits, le seul travail que peut accomplir la critique par voie interne, la spéculation d’un sujet enfermé en lui-même.

Enquête non sur la réalité mais sur la conscience de la réalité qui lui serait logiquement antérieure, comme dans le système de Hegel, celui auquel Marx tourne le dos. Mais, et c’est là la question, conscience de quel homme, de quels hommes ?

9. Conscience, individu et classe

À les entendre, donc, Marx n’observe pas l’objet mais son image sur la rétine-esprit. On reconnaît toutefois que, tout en traitant des empreintes des faits et non des faits réels, il a fait un pas en avant: cette empreinte n’est pas laissée sur l’individu. Ce premier fantasme a finalement été mis sur la touche.

Par conséquent, bien qu’il s’agisse de créer un illusionnisme, on daigne écarter le donné de la conscience individuelle comme source puisque acte est donné au Marx-philosophe que la conscience individuelle est illusoire.

Alors, Marx n’aurait pas cherché les lois de l’économie "véritable" ou "physique", mais celles de la projection de l’économie dans la conscience supra-individuelle. La première à se présenter est la conscience de la "classe". Mais celle-ci aussi est immédiatement écartée. En un certain sens, une seconde concession est ainsi faite au marxisme "sérieux". En effet, Marx, Lénine et tous les marxistes conséquents et radicaux n’ont jamais aimé le terme de conscience de classe, même appliqué au prolétariat. Cette notion, comme nous l’avons dit tant de fois, contient implicitement la condition que la conscience révolutionnaire, chez tous les membres de la classe exploitée, devrait précéder leur action révolutionnaire. Notion au fond la plus conservatrice qui puisse être : ceci a été amplement traité dans nos réunions de Rome et de Naples et représenté sous forme de schémas explicatifs parus dans le "Bulletin interne" tandis que d’autres sont prêts pour la publication en temps et lieu opportuns ; ils ont l’ambition d’indiquer les diverses schématisations des ouvriéristes, syndicalistes, ordinovistes, staliniens, libertaires avec en abscisses : individu, classe, parti, société, État, et en ordonnées : intérêts, action, volonté, conscience.

Mais pour en rester à la théorie de l’illusionnisme marxiste qui, hélas, pourrait bien avoir le vent en poupe du fait du déplorable et frauduleux monopole théorique des communistes staliniens d’aujourd’hui, elle ne dit pas clairement si, en vue de façonner ses mythes-moteurs, Marx (déclaré incapable de se placer dans le monde des faits réels), en cherchait les matériaux parmi les notions répandues au sein de la classe ouvrière ou de la classe bourgeoise. Il semble qu’on fasse plutôt référence à la bourgeoisie ; alors Marx aurait exposé le système économique des opinions prédominantes dans la bourgeoisie. Mais alors Marx n’avait qu’à se contenter d’écrire le quatrième livre du Capital, à savoir l’histoire des doctrines économiques. C’est encore trop. Étant donné qu’il affirme si souvent que Ricardo est le représentant théorique de la classe des grands capitalistes industriels, le travail était tout fait en copiant Ricardo. Pourquoi donc montrer si amplement où ce dernier s’est fourvoyé et substituer à ses courbes de développement celles, bien différentes, qu’il a découvertes, à sa théorie de l’équilibre, la crise et la révolution ? Est-ce donc à cela aussi que rêve la bourgeoisie ?

10. La conscience «sociale»

Il faut aller plus loin. Puisque Marx est condamné à écrire le poème d’une conscience et que celle-ci n’appartient ni à l’individu ni à la classe, on doit se tourner vers la "société". Selon la critique en question, Marx serait parvenu à cette notion de conscience de la « société » d’une époque donnée, en l’occurrence la sienne, la nôtre, et aurait exposé dans son "système" les lignes de force de cette "conscience sociale" qui réunit étrangement non seulement tous les individus, mais aussi les classes sociales, et leur est commune malgré leur opposition d’intérêts et leur antagonisme économique ! Ou plutôt Marx ne serait pas parvenu à cette donnée, mais en aurait carrément fait son point de départ, la base de toute sa construction. Il n’aurait traité de la valeur que dans la mesure où une telle donnée existe dans cette conscience. C’est en ce sens seulement qu’il aurait parlé de survaleur et de réduction de l’une comme de l’autre à du temps de travail, sachant que cette réduction était une bêtise sur le plan scientifique. Il importerait peu de se remémorer ces choses tirées d’un vieux livre de Labriola si elles ne se dissimulaient pas sous d’innombrables caricatures du marxisme qui ont défilé, et continuent de le faire, dans l’histoire que nous vivons, dans l’histoire de la lutte difficile du prolétariat pour le communisme ; si elles ne s’y trouvaient pas énoncées ici sous une forme en fin de compte non anodine, parfois suggestive et donnant l’occasion d’une clarification de concepts qui n’ont rien de banal et d’un bon coup de balai dans l’arsenal.

Labriola, il faut le reconnaître,  n’ignore certes pas ni ne conteste la théorie de la lutte de classe historique et des antagonismes qui déchirent la société capitaliste, et il contestait d’autant moins cette doctrine au moment où il écrivait ce texte. Ou plutôt il relie la véhémence avec laquelle Marx ressentait l’absence de solidarité sociale à cette découverte d’une conscience sociale, tissu conjonctif commun à des groupes et classes différents.

Nous n’avons pas besoin de nous consacrer à démontrer qu’une telle thèse aventureuse ne peut être conciliée avec l’idée de la lutte de classe et avec la doctrine du matérialisme historique, admirée pour sa puissance, puisque le texte lui-même nous conduira à cette conclusion.

11. Société et échange

Sans perdre de vue que les professeurs, qui ont travaillé sur la froide statistique des prix et sur les vicissitudes de la circulation, auraient produit une science solide, et que Marx, qui a gravé dans le marbre les lois du procès productif, n’aurait mis en scène, selon ces messieurs, que des illusions et agité des mythes incandescents, nous allons situer le soubassement de cette conscience où auraient été inscrites – la bonne blague – les lois fixées par Marx dans son œuvre gigantesque. Ce soubassement, c’est bien la société, la "société économique". On ne lit jamais ce mot chez Marx mais plutôt, dans un sens critique (contre Hegel précisément), celui de "société civile", à propos de la doctrine de l’État, et nous allons y venir.

Que serait donc la "société économique"? La réponse est simple : la société économique, c’est l’échange !

Apparaît alors une opposition qu’en allant bien au fond des choses et suivant une loi dialectique nous pouvons faire nôtre et qui est l’objet de notre travail dans ce rapport : production contre échange ! Lutte contre pacification sociale ! Volcan qui annonce l’éruption sociale à venir contre marais stagnant qui enliserait la force révolutionnaire dans la fange mercantile.

Ecoutez en effet:

« L’échange installe la concorde où la production installe l’antagonisme. Le milieu propre à l’idée de solidarité est l’échange ».

« Ainsi voyons-nous que les notions de lutte et de solidarité ont chacune leur propre milieu ».

Dans cette version inepte, qu’on pourrait strictement attribuer à Joseph Staline, mort plus jeune que Labriola, l’œuvre critique de Marx aurait conduit à l’apologie du mercantilisme total et viendrait éteindre les flammes de l’incendie révolutionnaire dans le bourbier fétide de l’échange monétaire des produits-marchandises.

En effet, la thèse selon laquelle l’économie d’une société socialiste pourrait être régie (Dame ! dans la réalité et pas dans l’illusion !) par la loi de la valeur-équivalent, c’est-à-dire de l’échange marchand, est identique à celle du faux syllogisme de notre texte. Du reste, les syndicalistes à la Sorel rêvèrent d’une société (celle-ci est bel et bien un mythe, niais de surcroît) où, dans l’échange entre les "groupes de producteurs", règnerait, intacte, la loi d’équivalence : peu importe si dans celle de Sorel il n’y a pas d’État, mais seulement une constellation de syndicats-coopératives et si, dans celle de Staline, un État-monstre fait office de boutiquier en chef.

Le syllogisme boiteux est le suivant: Marx a dit que la valeur n’est pas une création individuelle, mais sociale. Or la valeur n’est pas une donnée de la réalité, mais bien de la conscience, conscience sociale donc. Il n’est de société et de conscience sociale que dans l’échange. L’échange vivra éternellement.

Puisque pour nous la production, plus que l’échange, est effectivement un fait social et en tant que fait social naît du rapport de différentes classes, nous définissons la valeur, avant et en dehors de l’échange, comme une donnée réelle, scientifiquement connue, de l’économie transitoire du capitalisme.

Et il ne reste à présent qu’à réduire aisément la thèse de la “sainteté de l’échange” à une plate apologie de la société bourgeoise et de la contre-révolution. La production capitaliste s’achève par un ordre révolutionnaire – son seul trait distinctif : la fin de l’échange marchand. C’est à cela qu’aboutit Marx et qu’aboutira l’histoire.

12. Deux leçons inconciliables

Suivre un exposé rien moins que récent nous a donc servi à bien définir ces questions anciennes et nouvelles, surtout celles que l’orientation de la "pensée contemporaine" ne résoudra jamais. Il faut en finir avec cette confusion toujours plus inextricable avant d’aller plus loin.

La critique sur laquelle a porté notre attention (propriété intellectuelle: Prof. Labriola Arturo, Naples) se propose de montrer que l’œuvre de Marx n’a pas trait à la science des procès économiques, mais est à classer dans le domaine de la philosophie, à savoir la recherche de données de la "conscience" se rapportant aux faits économiques. Pourquoi Marx avait-il à cœur d’exposer ces données au lieu d’une théorie objective de l’économie actuelle et de leur donner la priorité, même si elles contredisaient les résultats de l’observation positive, au point de construire délibérément un système d’illusions sociales ? Parce que – d’après cette critique – Marx, idéaliste, volontariste, "activiste" (comme on dit aujourd’hui) sous l’écorce matérialiste, avait besoin de parvenir à un programme de bouleversement de l’ordre capitaliste sous l’action de masses « éclairées » par le théoricien-chef ; et si ce but est mieux servi par une notion illusoire que par une autre ayant une valeur scientifique, c’est la première qu’il faut préférer.

On recherche donc, dans cette construction au cachet cérébral et littéraire, une volonté qui transformerait le monde social (et économique), on affirme qu’une telle volonté ne pourrait être suscitée qu’en répandant les données d’une "conscience", avec sa connotation d’intériorité et de spéculation, de la vie économique réelle ; on imagine (en prétendant que Marx l’aurait imaginé) qu’une fois cette tâche accomplie par le génial théoricien, l’action impétueuse des masses fera suite à cette volonté. Après quoi, advienne que pourra, l’avènement d’une nouvelle structure sociale, attendu ostensiblement par Marx, n’étant pas du tout jugé nécessaire par des penseurs de ce genre.

À cette "lecture" de Marx, il nous importait beaucoup d’opposer la nôtre, bien différente. Marx fait une recherche sûre et objective des lois du développement économique et, pour les énoncer, il se sert de notions et de grandeurs mathématiques qui ne sont pas introduites du dehors dans la réalité, mais découvertes dans celle-ci. Il est vrai toutefois que Marx ne réalise ce travail gigantesque que pour aboutir au programme révolutionnaire et à l’opposition théorique et pratique entre une nouvelle organisation sociale et l’ancienne, mais – le matériel immense par lequel Marx se différencie lui-même des utopistes suffirait ici à régler la question d’interprétation – ce programme n’est pas ressenti, choisi, voulu par le sujet Marx, il est découvert à l’issue d’une recherche positive et scientifique. L’erreur – parmi tant d’autres – de Staline réside dans l’affirmation que les pages du Capital ne donnent à lire que la description et la critique de l’économie bourgeoise et non la définition des traits cardinaux de l’économie communiste. Le programme est donc prédominant, ainsi par conséquent que la lutte pour le défendre, mais sa force est de prendre appui sur l’analyse effective de l’économie actuelle ; il ne s’agit pas de forger une représentation déformée de celle-ci afin d’appuyer – où et comment ? – le programme préétabli.

Toute cette falsification prétend s’appuyer sur une lecture hors de propos de la fameuse dernière thèse sur Feuerbach: les philosophes se sont donné trop de mal à expliquer le monde, il s’agit maintenant de le transformer. Cette thèse signifie que si nous voulons nous aligner sur le front du changement révolutionnaire – quand et de la manière que la réalité l’impose et l’enseigne à ceux qui savent la lire – il vaut mieux envoyer à la retraite les philosophes qui cherchent les lois du devenir du monde en se livrant à la spéculation et jeter un pont bien différent, ni spéculatif ni idéaliste, entre doctrine et combat. Dans le texte que nous suivons, au contraire, on arrive à cette conclusion qui est tout à l’opposé : Marx n’est pas économiste parce que, s’il l’avait été, il aurait expliqué, sans doute, mais surtout confirmé le monde capitaliste ; s’étant au contraire voué à le subvertir, il s’est fait… philosophe !

13. Conscience bourgeoise, voilà tout

Nous avons patiemment suivi l’enquête sur la localisation de cette mystérieuse conscience où Marx aurait puisé les notions fondamentales, les figures-types de son exposé qui devient ainsi vraiment – faible consolation pour tous les conservateurs – un "mystère" mettant en scène des personnages légendaires. Il s’agit de savoir quel serait le sous-sol idéel fertile d’où Marx aurait exhumé la valeur, la survaleur, le profit, le surprofit, le prix de production, lesquels ne seraient pas – pauvres de nous – des grandeurs exactes commensurables, pouvant entrer dans des rapports qui forment des lois scientifiques, mais des illusions en lesquelles la conscience croit fermement, et pas autre chose.

En résumé: l’individu, non; il est une base trop fragile pour une conscience où ces représentations, aussi trompeuses soient-elles, pourraient se loger – la classe non plus (ce dont nous avons eu confirmation de la part de l’adversaire ; mais pourquoi d’ailleurs ? Sans doute parce que, pour de tels idéologues, la classe est avant tout un personnage imaginaire du marionnettiste Marx…) – nous avons donc abouti à la fameuse "société économique", méli-mélo où se retrouvent tous les individus et toutes les classes, dont la possibilité d’avoir une vision commune des faits sociaux se fonde sur le facteur de l’« échange », tissu conjonctif qui assurerait la cohérence de tous les éléments et groupes les plus divers du magma social.

Nous y voilà. La société contemporaine de Marx et de ses interprètes capricieux est la société bourgeoise moderne qui a été précisément façonnée en formes universelles grâce à la prédominance de l’économie d’échange et de marché. Avant son avènement, on n’aurait jamais pu parler d’une conscience sociale, fût-elle nourrie de mythes fallacieux. Ce n’est que là où tout objet d’usage a la forme de marchandise et arrive par les voies du marché, où le montant de son prix en universalise l’effet sur n’importe quel membre de la société humaine, ce n’est qu’alors, une fois abolies les limites des petits îlots fermés de production-consommation et donc de vie, qu’on peut procéder à cette chasse aux papillons des "illusions partagées par tous" dans la mesure où coutume, culture, opinion se mettent, elles aussi, à circuler sur une vaste échelle en qualité de marchandises. Dans les sociétés prébourgeoises où on ne peut encore parler d’échange ni de production marchande (là-dessus, que ceux qui en auraient l’occasion regardent à nouveau les précieux passages de Marx, notre nourriture presque quotidienne, abondamment cités et généralement lus de travers) et où des oasis disparates mêlent des "modes de production" différents et hétérogènes, on ne peut sûrement pas parler de "société économique". Où y aurait-il donc une société économique lorsque fait encore défaut une économie "sociale" ou plutôt même une économie nationale et qu’il n’existe qu’une mosaïque et une juxtaposition quelconque d’"économies locales" ? Une "société civile" au sens de Hegel peut apparaître à condition qu’une organisation commune politique et étatique commence à se manifester. C’est ainsi que dans l’Athènes antique ou à Rome et sous l’Empire existait une société civile – à ceci près que la masse entière des esclaves et semi-esclaves était "en dehors de la civilisation" sociale. La société économique (terme qu’en bonne doctrine nous rejetons) n’a qu’une signification : la société bourgeoise, cette donnée et ce produit particulier de l’histoire où règne le même "droit économique" pour tous les citoyens.

14. Apologie de la civilisation capitaliste

Aussi bien Hegel que tous les autres précurseurs de la "pensée critique moderne", et avec eux tous ces marxistes dénaturés, se situent sur le même terrain : l’instauration du constitutionnalisme bourgeois, de l’État démocratique, tournant aussi original que décisif de l’histoire humaine, dans la mesure où le fait de rendre universel le milieu de la société civile équivaut à fonder, de par la vertu irrésistible de l’Échange, cet authentique fétiche, la Société économique.

Et si Marx avait cherché dans les données de la conscience générale d’une société semblable les types, figures et structures de son exposé, il n’en serait resté qu’aux notions – qu’il a puissamment démolies – de liberté, égalité et, comme dans la fameuse citation, Bentham ; il en serait resté au libéralisme capitaliste illimité où, en définitive, se noient les syndicalistes classiques, Sorel en tête.

Qui ne se souvient de la page finale du chapitre IV: Transformation de l’argent en capital ?

« (...) cette sphère de la circulation simple (...), à laquelle le libre-échangiste vulgaris emprunte les conceptions, les notions et les normes du jugement qu’il porte sur la société du capital et du travail salarié (...) ».

« En réalité, la sphère de la circulation ou de l’échange de marchandises, entre les bornes de laquelle se meuvent l’achat et la vente de la force de travail, était un véritable Éden des droits innés de l’homme. Ne règnent ici que la Liberté, l’égalité, la Propriété et Bentham ».

Il n’y a donc pas besoin d’un long détour pour montrer à quoi se ramène cette existence prétendue d’une conscience générale dans la société marchande d’où Marx aurait extrait toutes les parties de son modèle de société capitaliste. Cette vision réduit le marxisme à une composante des idéologies bourgeoises, oblige la classe prolétarienne et ses organisations à rendre hommage aux fondements idéologiques de l’ordre bourgeois et des conquêtes de la révolution bourgeoise en en faisant une limite indépassable de son action. Il en est d’ailleurs de même dans la conception de presque tous les libertaires, où l’on accepte sans aucune réserve, en héritage de la bourgeoisie moderne, la mise en œuvre des droits "civils" fondamentaux – laquelle ne fait qu’un avec la fondation d’une société économique marchande ; et où l'on se contente de plaider pour qu’à la suite de cette liberté civile octroyée, et sur ses bases, advienne enfin la liberté sociale, à savoir l’utopie de l’égalité libre-échangiste entre employeur et ouvrier.

C’est là ne pas voir qu'en construisant son modèle, en mettant en place sa fonction de production, Marx a justement fait s’écrouler ce rempart, qu’il a dénoncé la duperie suivant laquelle capitaliste et travailleur sont tous les deux libres, égaux, propriétaires de leur marchandise respective et œuvrant en vue de l’utilité subjective, individuelle et benthamienne, « car ils n’ont de relation qu’en tant que possesseurs de marchandises et échangent équivalent contre équivalent ».

15. Parti et théorie

Toutes ces divagations pour trouver un sujet à ce gisement minier qu’est la conscience, après avoir écarté l’individu puis la classe, l’introduction de cet étrange substrat social fondé sur l’atmosphère mercantile commune reliant les membres des sociétés modernes ne sont que songerie visant à récuser l’unique titulaire logique qu’on puisse attribuer à la "conscience" ou plutôt à la connaissance théorique qui est celle du communisme, de l’anticapitalisme ; après avoir aussi, de diverses manières, concédé, admis, applaudi l’entrée du génie intellectuel dans l’histoire comme facteur déterminant. Cet unique titulaire de la conscience révolutionnaire est le "parti de classe". Mais le mot seul suscite l’horreur chez les libertaires et syndicalistes de la vieille école ainsi que chez les inspirateurs de nombreux groupuscules erratiques qui se prétendent orthodoxes et hostiles à la corruption stalinienne du prolétariat tout en se gargarisant avec les mots d’avant-garde, de direction révolutionnaire, de cercle d’étude et ainsi de suite.

Dans sa rigoureuse intégralité, en tant qu’économie scientifique, interprétation du cours de l’histoire humaine, programme d’action révolutionnaire et définition de la revendication de la société communiste, la théorie marxiste ne peut se cueillir comme une donnée de la conscience collective de groupes d’hommes ni même de prolétaires. Son porteur est une collectivité bien délimitée, même lorsque, dans les moments de convulsion, ses contours précis n’en sont pas aisément identifiables, à savoir le parti où se rassemblent et s’allient les militants révolutionnaires par-delà l’espace et le temps, les frontières et les générations. En un sens, le parti est le dépositaire par anticipation des certitudes d’une société encore à venir et postérieure même à la victoire politique et à la dictature du prolétariat. Il n’y a rien là de magique puisqu’on peut constater historiquement ce phénomène dans tous les modes de production, y compris celui de la bourgeoisie dont les précurseurs théoriques et les premiers combattants politiques développèrent la critique des formes et valeurs de l’époque en affirmant des thèses qui devinrent par la suite des lieux communs, tandis que dans leur milieu environnant les bourgeois authentiques eux-mêmes suivaient les anciennes croyances conformistes sans même reconnaître dans ces énoncés théoriques leurs propres intérêts matériels et tangibles.

16. Le virus défaitiste

Il n’est pas moins habituel, dans la présentation correcte du marxisme, de dire que la classe ouvrière, née en même temps que le monde capitaliste et gagnant en force en son sein, est historiquement capable, avec une netteté particulière en comparaison des anciennes classes révolutionnaires et de la bourgeoisie elle-même, d’une telle « anticipation » des formes sociales futures.

Mais c’est précisément pour cette raison que la totalité du bagage doctrinal propre au parti de classe des ouvriers communistes doit particulièrement être maintenu libre de tout lien de sujétion aux idéologies adverses, surtout bourgeoises. Nous oserons dire que cette exigence d’incompatibilité doctrinale, secteur par secteur et ligne par ligne, existerait également – et nous ne craignons pas ici d’être mal compris – si nos thèses de parti résolument distinctives présentaient temporairement une valeur d’illusion révolutionnaire collective plus qu’une certitude de résultat scientifique. Ce n’est pas sans une large simplification qu’on peut faire passer le résultat de la recherche scientifique détaillée dans l’important corps de thèses aux contours distincts et précis que le parti doit se donner et ce n’est que dans ce sens – en rapport étroit à ce qui a été dit dans les parties précédentes de cet exposé au sujet de l’impureté des sociétés capitalistes et des situations de classe du prolétariat – qu’on pourrait, s’agissant de Marx ou de ses disciples convaincus, concéder à Labriola, qui n’était pas dépourvu d’intuition ou du moins de quelques éclairs d’intuition, l’usage comme ingrédient d’un pour cent d’illusionnisme révolutionnaire, de même qu’avant l’assaut on ne refuse pas un petit verre de cognac au soldat le plus héroïque.

Ceci toutefois ne doit aller que dans le sens de l’originalité et de l’indépendance absolues de la théorie du parti par rapport à celles de la société bourgeoise et de la "conscience courante". Mais si au contraire, en ayant recours à la solidarité par l’échange et à des travestissements semblables, on fait dériver les normes d’action et les modèles théoriques de règles et de directives de la société de classe aujourd’hui dominante, on pratique alors le défaitisme opportuniste de mille épisodes historiques connus dans les dernières décennies, et l'on se rend coupable non pas de cet illusionnisme révolutionnaire attribué à Marx comme source unique de sa doctrine, mais d’un illusionnisme à cent pour cent bourgeois dans les rangs de la classe productrice.

Il arrive ainsi que ses propres principes, son programme original, le but de son action historique lui soient dissimulés dans les phases les plus décisives et les plus cruciales et qu’aujourd’hui encore, oublieuse de tout ceci, elle soit prête à combattre sur les positions bourgeoises : patrie, démocratie, constitution, sainteté des institutions étatiques et sociales en vigueur.

17. Marxisme et "catégories"

Nous allons abandonner un des nombreux textes du bord opposé qui nous sont utiles dans notre plaidoyer pour l’usage des modèles de la société capitaliste avec nos papiers en règle tant en ce qui concerne le travail scientifique et théorique que l’ordre de bataille du parti. Le modèle n’a rien à voir avec l’illusion de conscience : ainsi que nous l’avons montré, la seconde est l’effet passif des formidables forces du milieu extérieur, physique et social, sur les têtes versatiles et crédules des hommes au cours des vicissitudes successives de l’histoire dont ils sont les acteurs mais qu’ils ne peuvent comprendre ; le premier au contraire est le mode spontané et organique sous lequel se présente la transmission des rapports entre les faits dans cet arsenal d’authentiques outils et méthodes techniques constituant un patrimoine de notions, notations, écritures, algorithmes dont se munit péniblement l’espèce humaine en une longue série de luttes ; ce résultat n’est dans l’absolu ni personnel ni de classe et nous ne daignerons l’appeler social que dans la phase lointaine où il existera une société et non plus des classes. La condition en est aussi donnée, entre autres, par la formule : plus d’échange, plus de production pour l’échange. Production sociale pour les besoins sociaux.

Et ce n’est qu’à la fin de cette assez longue discussion que nous enverrons promener le mot par lequel on a voulu et veut encore si souvent rejeter Marx et ses vérités matérielles corrosives dans les régions du rêve, qu'il soit qualifié de criminel ou de généreux : le mot catégorie.

Marx en effet n’aurait pas défini les grandeurs économiques, leur mesure objective et leur mode de calcul, mais introduit les « catégories » en économie, tout comme les philosophes ont toujours travaillé à les introduire en logique, c’est-à-dire dans la science générale des lois de la pensée.

Par conséquent, la valeur d’une marchandise, son prix de production ne seraient pas des propriétés réellement déterminables de la marchandise en question, à l’instar de son poids ou de son prix en un lieu et à un moment arbitrairement choisis. Il s’agirait de catégories, c’est-à-dire de notions générales de la pensée ou du langage de tous les hommes qui s’occupent ou discutent de marchandises, et Marx n’aurait pas donné à ces notions et à toutes les autres analogues de portée différente ni supérieure.

Dans le système marxiste qui jette les bases d’une solution originale et différente au problème de la connaissance, de telles catégories n’ont pas leur place.

Une conception comme par exemple celle de Kant, de qui, nous l’avons dit quelquefois, certains voient en Marx un disciple (!), se déploie dans sa totalité en traquant les éléments irréductibles contenus dans la pensée préalablement à toute relation au monde extérieur ; et bien qu’ayant renversé de nombreuses idoles anciennes et de longs siècles d’illusionisme philosophique, elle finit par s’en tenir à au moins trois principes non déductibles de l’expérience physique et empirique. Ce sont les "intuitions a priori" de l’espace et du temps, prémisses de toute science de la nature. Et ce sont, dans les sciences de la société, les « impératifs catégoriques » qui, inhérents à chaque individu, lui indiquent le bien et le mal et lui prescrivent de suivre la voie du devoir et de la morale.

Ce n’est pas ici le lieu de développer nos remarques sur la position marxiste concernant la connaissance physique et le débat millénaire sur les rapports objet-sujet: il est d’ores et déjà certain que la science officielle a au moins démontré que les deux intuitions d’espace et de temps peuvent se réduire à une seule.

Mais il est sûr que le marxisme est étranger et incompatible avec tout système, qu’il soit religieux ou idéaliste, fondé sur la régulation du comportement individuel comme base du fonctionnement de la mécanique sociale.

Le marxisme ne serait rien si ces « valeurs » catégorielles en matière d’éthique – et même d’esthétique, c’est-à-dire de sentiment du beau ou du laid – ne se réduisaient pas aux lois des faits matériels extérieurs qui décrivent, en fonction des quantités d’objets et de forces en jeu, les facteurs économiques et permettent de montrer à quel point fluctuent les effets éthiques et esthétiques d’un siècle à l’autre, d’un pays à l’autre.

Marx, n’en déplaise à certains, ne s’est pas consacré à fonder de nouvelles catégories de la pensée, mais à attaquer les quelques-unes qui restaient encore sur pied et à en démolir le caractère absolu et irréductible ; et l’économie ne fut pas le domaine où se serait baladé son inspiration philosophique, mais celui sur lequel il se fonda solidement pour détrôner la primauté des valeurs morales, esthétiques et aussi juridiques et politiques, en en scrutant la maigre consistance et la constante mutabilité.

Et si ce n’est pas par lui-même, c’est par et dans la société dont Marx a établi les lois de formation que toutes les catégories restantes de la pensée classique seront résolues et décomposées en différents agencements physiques contingents, à l’instar des nébuleuses au moyen des grands télescopes.

18. Voilà du neuf

Nous voulons croire que nos auditeurs n’ont pas été lassés de notre usage de textes rien moins que récents et de notre méthode traditionnelle visant à clarifier les choses en étrillant les thèses (les contrethèses) dues non pas aux ennemis ouverts, aux adversaires déclarés du marxisme, mais avancées par des groupes ni chair ni poisson qui se déclarent tour à tour socialistes, philo-prolétaires et, s’il le faut, révolutionnaires. Des exemples classiques en sont les Lassalle, Bakounine, Dühring (à l’égard duquel le livre que nous venons de refermer abonde en éloges et attestations de sérieux contre le schématisme décharné d'un Engels), les Proudhon, Rodbertus et autres.

Nous en venons cependant à une source qui non seulement est très récente et apparaît donc comme étant "au fait" de toutes les positions et écoles modernes, mais qui de plus appartient sans équivoque aux défenseurs ouverts et officiels du système capitaliste ; en sautant un demi-siècle et en passant des vagues idéologues sociaux-populaires aux capitalistes déclarés, il sera intéressant de constater qu’on entend exactement le même son de cloche et qu’on nous porte, à nous marxistes obstinés et immobiles, les mêmes coups.

Nous utilisons à cette fin une série d’articles étalée sur les années 1953 et 1954 de « l’Organisation Industrielle », organe hebdomadaire de la Confédération Générale de l’Industrie Italienne. Articles de fraîche date donc, et à la paternité irréprochable ; rien à dire. L’auteur, G. B. Corrado, est professeur d’économie, nous ne savons pas où.

Nous avons recours en particulier aux séries: Concept de valeur et monnaie qui l’exprime —  Monnaie et mathématique — Monnaie et temps.

Nous nous trouvons d’emblée face à une franche présentation de l’économie marchande moderne et capitaliste, en tant que système de lois "éternelles" et "naturelles" dont l’humanité ne s’affranchira pas et ne pourrait s’affranchir à moins d’interrompre la production, donc la consommation, donc la vie, et de procéder à un harakiri collectif. Par conséquent, bien que soient mobilisées, non sans déranger à l'occasion Dieu lui-même, toutes les encyclopédies parues jusqu’à aujourd’hui dans toutes les langues et que soient rappelés les tout derniers résultats de la physique nucléaire et les concepts ultra-modernes de mécano-géométrie de l’univers et de la matière, nous remarquons comme d’habitude que Karl Marx avait lu Corrado, puisqu’il lui répond et observe depuis la stratosphère les pas minuscules de tous les Corrado.

19. Le fétiche-monnaie

Quelques citations suffiront à démontrer que le "démiurge" de toute cette théorie est la "monnaie" qui existait dès l’origine, autour de laquelle tout gravite, à laquelle on revient toujours, bien qu’on la définisse constamment comme une "inconnue". Non pas au sens de l’analyse algébrique, c’est-à-dire une quantité qui "s’écrit" avec le symbole x et qu’on nomme inconnue à seule fin, pourtant, de déterminer sa valeur exacte, mais plutôt dans cet autre sens : qu’il y ait inflation ou déflation, pouvoir d’achat faible ou élevé, monnaie forte ou dépréciée, peu importe ; l’argent remplit pareillement sa fonction miraculeuse : malheur à nous s’il disparaissait ; tout s’arrêterait subitement et l’espèce humaine succomberait. 

Elle est un peu étrange cette tentative d’économie mathématique où, tour à tour, la monnaie est définie comme inconnue, nombre et constante. L’auteur veut dire que le nombre-monnaie joint à un signe donné, un billet de banque, peut correspondre, au cours du temps et d’un marché à l’autre, à des quantités très changeantes d’un bien ou d’un autre, d’une marchandise ou d’une autre. La monnaie est donc variable en tant que moyen d’échange et aussi en tant que « titre » sur des biens.

Le mot constante est ensuite utilisé non pas au sens mathématique, mais plutôt historique : mathématique et histoire sortent de tout cela assez mal en point. Écoutez :

« La monnaie en cours se présente comme une constante de valeur changeante et en mouvement permanent ».

Or, pour le mathématicien, les quantités sont soit constantes si la valeur est fixe, soit variables si précisément, la valeur est changeante. Mais ici on prétend que tout faire converger vers l’éternité de la monnaie, laquelle serait aussi éternelle que la production et la vie, en passant sous silence qu’il a existé une production sans monnaie (premier communisme, troc) et une vie sans production (premières communautés humaines nomades et frugivores) :

« La production (équivalent de la monnaie) a existé et existera toujours […]. La monnaie existera donc toujours car elle est un instrument indispensable au service de la production et donc des besoins éternels de l’homme, créature de Dieu ».

Nous voilà donc en compagnie de Dieu, revenu désormais à la mode pour avaliser des doctrines boiteuses. Mais les animaux qui consomment et ne produisent pas ne sont-ils pas des créatures de Dieu ? Et Dieu n’a-t-il pas créé Adam pour qu’il consomme sans travailler ? En fait les choses ne se sont pas passées ainsi : pour ce qu’en disent les mythes, l’inventeur de la production (et donc de la monnaie au dire de Corrado) fut Satan sous l’apparence de serpent ; pour les païens, le communisme était sur terre sous l'égide de Saturne, symbole de toute sagesse ; c’est le sinistre Mammon, avide d’holocaustes sanglants, qui inventa l’argent. Voici encore :

« Par nature, les biens économiques, présentant les propriétés de l’infiniment petit et de l’infiniment grand [laissez d’abord notre petit travail scolaire endiguer la théologie et l’histoire, nous en viendrons ensuite à la mathématique qui se traite différemment], auront toujours un besoin absolu et inéluctable du numéraire qui est l’instrument indispensable de ces échanges ».

Donc la monnaie est éternelle dans le passé et dans l’avenir et par conséquent « est une constante dans la mesure où elle répond à une exigence constante de l’humanité ».

Ce caractère-"fétiche" de la monnaie, analogue à celui de la marchandise traité dans le paragraphe célébrissime de Marx qui en dévoila pour toujours le secret consistant en un rapport de transfert forcé de travail-valeur entre les hommes, ce caractère saute aux yeux dans la mesure où au lieu de procéder à des démonstrations réellement historiques et expérimentales, on recourt sans cesse à des facteurs supranaturels :

« Le papyrus (...) est donc indispensable à la production, laquelle devient toujours plus synonyme d’échange [!]. Et elle le devient parce que le Créateur a posé comme condition technique de la satisfaction des intérêts individuels la satisfaction des besoins et des intérêts du prochain. »

Il ne faut pas moins que le Père éternel pour qu’on admette que l’intérêt d’un individu à s’alimenter n’est pas identique à celui de faire jeûner autrui, sous des régimes tant historiquement antérieurs que postérieurs à l’échange et à la monnaie.

20. Touchantes ressemblances

Est-il si important que cet auteur défende avec tant de zèle l’éternité du mécanisme marchand, son immanence naturelle à l’économie, à la vie des animaux sociaux? Indubitablement : c’est le journal consacré uniquement à la défense ouverte des intérêts industriels capitalistes qui écrit et parle ici, et on y trouve la preuve que le capitalisme ne peut s’opposer à notre thèse de sa disparition certaine et non éloignée et de son remplacement par d’autres formes de production qu’en liant désespérément la production à l’échange marchand et à la loi marchande de la valeur, de l’échange entre équivalents.

C’est aussi parce que cela nous permet, en nous référant au Dialogue avec Staline, de déduire scientifiquement que l’économie russe est capitaliste dans la mesure où elle est marchande, et que la prétention du célèbre dernier écrit théorique de Staline sur le socialisme, qui respecte et applique la loi de la valeur, est une preuve rigoureuse du caractère effectivement non socialiste de l’économie russe réelle, mais aussi de la politique économique de ce gouvernement.

Ce sont là les preuves "a posteriori" effectives, à la validité indiscutable en matière de recherche, qui restent valides même si, pour en faciliter la diffusion, l’exposition se présente comme une construction "a priori".

Tandis que cette même recherche perd tout crédit et retombe, par son essence même, dans les constructions a priori lorsqu’on recourt aux décrets d’un dieu pour prouver un fait démenti par l’observation empirique (éternité de l’échange).

Non moins suggestif est le fait que l’attaque contre notre déduction marxiste de la valeur et de ses lois "d'avant l’échange" porte les mêmes coups qu’un des nombreux déserteurs du socialisme, tel celui dont nous venons de tirer parti. Voici un autre passage.

« Ce sont les hommes qui donnent leur valeur aux choses (...). C’est pourquoi il est absurde de parler d’homogénéité et de constance des valeurs (...). Le concept philosophique selon lequel la valeur d’une chose et son existence même ne sont pas ce qu’elles sont en soi et pour soi (c’est-à-dire comme elles pourraient l’être aux yeux d’un être très parfait comme Dieu) mais ce que nous croyons qu’elles sont, exprime la réalité la plus commune et la plus répandue (...).

Ici aussi l’immatériel domine le matériel, l’esprit transforme la matière et les réactions mêmes de nos organes sensoriels (...). Dieu a fait l’homme de telle sorte que le nombre de choses qu’il peut aimer soit le plus grand possible (...). Ceci explique, y compris physiologiquement (!), l’efficacité, la valeur et l’utilité de la publicité... ».

Nous entendons sans cesse ce discours (autre exemple de notre grossière démarche a posteriori): Serais-tu un être très parfait, tel un dieu ? Non, alors rien à faire, tu ne peux prétendre savoir ce qu’est la "chose en soi" et calculer sa valeur ; à présent, c’est moi qui ai l’intention de te faire marcher, de construire ma science et ma praxis sur la statistique des divers moyens de rouler ceux qui m’ont écouté. La seule science possible, c’est la mienne ! La science que l’on prétendait – sapristi ! – écrite par Marx, expliquant comment les hommes se laissent abuser.

21. Mathématique et économie

Nous en sommes au point habituel de fondation d’une science économique utilisant des méthodes quantitatives et par conséquent le calcul mathématique. Dans le camp bourgeois, les théories sont nombreuses, mais elles tendent toutes à établir qu’on peut tenter d’écrire la fonction des prix et celle de l’échange, mais qu’on ne doit pas avoir l’audace d’introduire ni de chercher à déduire la quantité-valeur au moyen de lois mathématiques.

Il y a un demi-siècle, l’application de la mathématique à la science dans le domaine physique marchait "comme sur des roulettes" et il ne restait plus qu’à poser de semblables roulettes sous la physiologie, la psychologie et la sociologie. Mais avant d’en être arrivés là, ils ont flairé l’aubaine, ceux qui aiment de temps à autre sortir du sujet et faire venir sur la scène – souvent plus irrévérencieux que nous, grossiers matérialistes – la divinité, l’immatérialité de l’esprit et autres drogues anciennes ou modernes : les vicissitudes du lien entre mathématique et physique soulève depuis quelques décennies discussions et difficultés de taille, mais sont surtout l’occasion pour le commérage culturalo-journalistique de nous soumettre à de sensationnelles campagnes comme celles, à la mode, ayant trait à des scandales et des excentricités.

Pour dire maintenant un petit quelque chose sur le sujet en qualité de pauvres humains (citoyens de Poveromo, cette localité des Alpes apuanes), observons d’abord qu’on embrouille la question si on considère la mathématique comme une construction de la pensée pure, abstraite et préexistante à toute application à la nature. Pour nous, elle est un outil de l’humanité parmi d’autres, toujours plus complexe donc, mais jamais définitif ni parfait, qui se déforme à l’usage et qui est transformé par ceux qui l’utilisent à chaque fois qu’on en forge un nouveau ; et pour nous, cet usage n’est pas le fait d’individus, même excellents, mais de l’espèce collective.

Alors, pour notre part, plutôt que de suivre des élucubrations spéculatives sur les petits et les grands nombres, sur l’infiniment grand et l’infiniment petit, et pour faire un peu de lumière avec nos modestes chandelles (parmi tant de phares éblouissants), suivons l’histoire de la mathématique utilisée aux époques successives de la société humaine, histoire qui elle aussi (Ligues contre le blasphème, tenez-vous tranquilles) reflète la succession des modes de production.

Peut-être vous rappelez-vous que la topographie est née avant la géométrie et que son origine se trouve dans l’art du bornage des champs après le retrait des eaux fécondantes du Nil; mais oui, soyons impartiaux, nous sommes redevables à la propriété privée de la terre du théorème de Pythagore et des livres d’Euclide; et nous ne le disons pas (ce serait digne du Parti Communiste Italien) pour attirer tous les collégiens vers le communisme.

Nous ne ferons pas tout ce chemin! Venons-en à la fin et au Corrado de 1954. Ce qu’il semble esquisser pourrait s’appeler "économie quantique". Pas seulement quantitative mais fondée, comme la physique de Planck, sur des quanta économiques.

Le quantum est une toute petite portion fixe, très faible, d’énergie, de lumière, de même que le corpuscule (atome, particules plus petites dont on dit aujourd’hui que l’atome est composé) l’est de matière. Tous les quanta sont identiques et "insécables". La lumière varie donc par "sauts", toujours de la même quantité. Je suppose que le quantum de lumière a été déterminé et qu’il ne s’agit pas du photon, mais de notre misérable chandelle intellectuelle. Si je veux davantage de lumière, je ne peux pas ajouter une demi-chandelle ou deux tiers de chandelle : c’est ou rien ou une deuxième chandelle identique à la première, soit deux chandelles en tout. Ensuite, ce n’est pas deux un tiers ni deux et demie mais trois, quatre et ainsi de suite. Quant à l'éclatante lumière émanant d’un écrivain non fossilisé comme nous mais qui se met continuellement à la page, assimile les préceptes du progrès moderne et se tient au courant des éditions et des colloques académiques, elle se mesure pourtant en milliers ou millions de nos quanta-chandelles : il n'est pas permis de nous aveugler avec neuf cent quatre-vingt-dix-neuf chandelles et demie.

Si la nature procède par quanta, alors la mathématique à appliquer se réduit, c’est clair, à la théorie des nombres entiers. Entre trois et quatre, par exemple, existe le vide, les décimales ne nous servent plus de même que les fractions et l’infinité de nombres irrationnels qu’il était possible, grâce à certaines diableries, d’insérer entre deux nombres fractionnaires différant d’un millième et moins.

Ne hurlez pas de joie, étudiants: ceci n’est que de l’arithmétique, pas de l’algèbre, du calcul ou de l’analyse; mais l’autre arithmétique va vous donner des sueurs froides: la pensée et le cerveau se donneront beaucoup plus de peine qu’avant.

22. Mystères de l’infini

De la mathématique édifiée dans le but de rendre incommensurable et insaisissable la valeur concrète, nous voyons une bonne part consister en mesures monétaires infinies et infinitésimales : milliards de milliards de dollars et, si vous voulez, milliardièmes de reis brésiliens. Mais à quoi riment ces obscurités, sinon à défendre désespérément le faux secret du fétiche-monnaie, son caractère inconnaissable en tant que valeur ? D’où une confusion non négligeable.

Voyons un peu. Depuis des millénaires que les hommes ont besoin de mathématique, ils utilisent deux instruments qu’on appelle le discretum et le continuum. Se demander si la nature est faite (créée…) selon le discret ou le continu n’a aucun sens dès lors qu’il s’agit seulement de voir comment l’espèce humaine, dans certaines phases de sa vie physique, a acquis les meilleurs avantages en utilisant ces deux outils que sont le calcul du discretum et celui du continuum pour des ensembles donnés de rapports matériels du milieu environnant.

Nous ne jugeons pas très probant qu’on nous tienne la jambe à propos d’un bouton de veste qui apparaît à nos sens fait d’un matériau continu, mais qui selon la physique moderne se compose de molécules invisibles, celles-ci d’atomes, les atomes de noyaux et d’électrons, les noyaux de protons, neutrons, etc… N’ayez crainte, même les gens de la Confédération patronale ne portent pas de boutons en uranium, mais les habituelles rondelles inertes sans un brin de radioactivité. Voulons-nous donc aussi décomposer le prix infime du bouton en molécules économiques impalpables, bien que les gamins, dans la rue, s’amusent avec des boutons parce que c’est précisément la seule chose qui pour eux n’a pas de prix et qu’ils trouvent partout sans débourser ?

Tout d’abord, si nous utilisons un instrument quantique, discret ou à nombres entiers seulement, nous ferons bien entrer en jeu la loi des grands nombres (qui en l’espèce ne nous dérange pas puisque, si le temps de travail, par exemple, ne permet pas de déterminer le prix de tel objet isolé, il permet une recherche sûre portant sur des millions de semblables objets présents sur le marché…) mais il n’y aura plus lieu de parler que de grandeurs finies : ni infinies, ni infinitésimales. Tout est mesuré par un nombre : il ne peut être plus petit que un, qui est fini, il peut être très grand mais peut toujours s’écrire avec une série de chiffres-symboles.

Par conséquent un tel passage à l’infini n’est, dans la question de la valeur marchande, que fatras et épouvantail, quoi qu’il en soit de l’univers et du bouton.

En tout cas, l’usage de l’outil mathématique discret est non seulement très ancien, mais précède l’autre: le postulat du continu de Dedekind caractérise la production sociale à l’époque bourgeoise. Mais celui-ci était déjà apparu avec les grands dialecticiens grecs, cette question étant liée à la possibilité ou non de définir un capitalisme (une production marchande, assurément) dans le monde classique.

Pythagore conçoit encore la ligne géométrique sur le modèle du discretum: c’est une suite d’invisibles petits grains de sable très fin. Entre deux points (granules) doit exister un nombre fini (aussi grand qu’on le désire) de points intermédiaires. Pythagore applique son théorème au fameux rectangle du maçon : trois, quatre, cinq ; trois mètres sur un côté, quatre sur l’autre à l’équerre, cinq sur la diagonale. Vérification : 9 plus 16 égalent 25 (le maçon le plus analphabète ne vérifie pas, mais fait la même chose en traçant le plan de fondation de la maison). Si le triangle était (sans aller chercher bien loin) de trois sur trois… l’"hypoténuse" ne serait plus exprimée par un nombre rationnel : il aurait une infinité de décimales. L’outil-pensée dut faire un grand bond. Les pythagoriciens étaient encore à un stade précritique de la pensée de la classe dirigeante grecque: ils croyaient en la théosophie, la transmigration des âmes ; ils excellaient en musique qui fait très grand usage de mathématique, mais sur le mode du discretum : des nombres rigidement finis mesurent les vibrations des cordes à l’unisson ou accordées entre elles.

23. La flèche et la tortue

Si dans une société théocratique, mystique et musique peuvent suffire à diriger un peuple d’agriculteurs, elles ne suffisent plus dans une société d’artisans avancés et en un certain sens d’industriels (même si la production est fondée sur l’esclavagisme et non sur le salariat). Dans ce cas, il faut mesurer, peser, définir les mesures et les quantités de marchandises embarquées pour des marchés lointains, fussent-ils encore méditerranéens.

Zénon va plus loin que Pythagore. Si la flèche, partie de l’arc du chasseur en direction de la cible, parcourt sur sa trajectoire autant de points minuscules, alors elle s’arrête à chacun d’eux et ne bouge pas tout en allant pourtant d’un bout à l’autre. Alors : est-ce la démonstration que le mouvement n’existe pas ? Telle fut la lecture banale : le puissant dialecticien Zénon d’Élée démontra au contraire qu’étant donné l’existence du mouvement (car, si tu émets les doutes habituels sur l’expérience, je t'en apporte la preuve en te plantant la flèche dans le cul) il est nécessaire de conclure que sur cette trajectoire – finie – les points sont en nombre infini et que la flèche parcourt des espaces « évanescents » en des temps « évanescents », le rapport de ces micro-espaces à ces micro-temps donnant toutefois la vitesse, concept concret et fini.

Voilà l’acte de naissance de l’infinitésimal, en même temps que celui de l’infini (dans la tête de l’homme). Je peux diviser les trente mètres de la course de la flèche en trente tout rond, en trois cents décimètres, en trois mille centimètres, en trente mille millimètres, mais j’ai aussi appris à les diviser en petits segments si courts que leur longueur est comme nulle et leur nombre dépasse trois mille, trente mille et trois suivi de mille zéros. Très heureux to meet you ; très honoré, Monsieur l’Infini. Je me présente, homo sapiens.

Or, si l’économie était quantique, comme Corrado semble le croire, il n’y aurait aucune raison de lui appliquer aussi, outre le calcul des probabilités et la loi des grands nombres, l’algèbre, la commensurabilité des parties de la valeur et l’instrument de calcul qui germa à l’époque bourgeoise (Leibniz, Newton) à partir de la semence grecque.

Et il n’y aurait alors aucune raison de faire tant de bruit autour des infinitésimaux de valeur.

Mais le calcul infinitésimal ne nous intéresse qu’en tant que moyen de trouver des quantités finies dans nos formules sur le capital constant, le salaire, le profit et la rente, de même qu’il intéressait Zénon pour quelque chose de parfaitement fini et concret : la vitesse de la flèche.

Zénon est célèbre aussi pour son Achille dont la version sophistique (la sophistique ne fut pas une rhétorique d’avocaillons, mais un mouvement révolutionnaire et critique contre le traditionalisme religieux et autocratique des oligarchies) disait : Achille au pied léger ne peut rattraper la tortue. L’historiette est mignonne. Achille part avec un handicap, mille mètres de retard sur la tortue. Il franchit les mille mètres, mais sa devancière en a fait cent. Il en parcourt cent, mais elle est à dix mètres. Il avale ces dix, mais l’autre le précède d’un mètre. Il franchit le mètre, mais elle est à dix centimètres. Le raisonnement se poursuit à l’infini, mais la tortue est toujours légèrement en avance : elle a gagné la compétition.

La solution est qu’en additionnant l’infinité des segments parcourus par Achille, on obtient une longueur finie et exacte (si cela vous intéresse, elle est de dix mille divisé par neuf, soit 1 111 mètres virgule un, un, un…) après quoi la tortue est rejointe. Cette longueur finie est la somme d’une "infinité de petites longueurs".

Tout le raisonnement de la Confédération industrielle sur l’éternité de l’échange vaut le sophisme de Zénon (dans la fausse lecture bourgeoise). Puisque monnaie et échange sont éternels, l’Achille prolétarien ne rattrapera jamais la tortue capitaliste. L’économie mathématique n’a pas intégré le problème, nous, avec Karl, si : d’ici peu, nous la passerons au fil de l’épée.

24. Effort et résultat

Il a été utile de montrer que dans un organe direct du profit capitaliste industriel, on trouve en bonne place – avec un usage aussi abondant que confus de la théologie, de l’histoire et de la mathématique – la tentative de prouver qu’en matière économique la détermination de la valeur des marchandises et de la monnaie elle-même échappe à la connaissance humaine et scientifique. Il y a en effet un intérêt de classe immédiat à soutenir que, dans le domaine de l’économie, on ne peut poser ni résoudre les problèmes de rapport quantitatif entre les efforts déployés et les résultats obtenus, comme la science appliquée a su le faire depuis que la société bourgeoise moderne est née. La société moderne se développe de manière décisive avec la machine à vapeur et le calcul de puissance de la machine thermique, sa mesure en chevaux-vapeur sont pour elle un pas historique décisif (voir à ce propos Engels dans la situation de la classe laborieuse en Angleterre, bien qu’y apparaissent, du moins dans les traductions, quelques confusions de terminologie théorique entre force et énergie, ce qui du reste arrive encore aujourd’hui dans le discours des techniciens).

Le cheval-vapeur est pour ainsi dire l’expression du saut d’une humanité qui, à sa propre force musculaire, n’a su ajouter que celle de l’animal comme moyen de production supplémentaire (mise à part une certaine quantité d’énergie naturelle comme l’eau des fleuves et le vent), vers une société nouvelle qui ajoute la force de la chaleur, c’est-à-dire la transformation de l’énergie thermique en énergie mécanique.

Dès le début, la nouvelle organisation sociale a jugé que le problème primordial était celui du rendement : obtenir le maximum d’énergie mécanique motrice à partir d’un kilogramme de combustible fossile. Lors du grand tournant où prit naissance la thermodynamique moderne, instrument théorique parfait et achevé, des recherches quantitatives ont établi non seulement qu’il existait une limite indépassable à l’équivalence mécanique de la chaleur (aspect de la loi de conservation de l’énergie), mais que le rendement égal à "un", c’est-à-dire maximum, ne serait jamais atteint : on peut bien obtenir qu’une quantité de travail (mécanique) se transforme entièrement en chaleur, mais le contraire est impossible. Depuis Clausius, théorie et expérimentation ont prouvé aux ingénieurs qu’avec un fluide quelconque et au cours de n’importe quel cycle, une partie seulement de l’énergie thermique peut se transformer en énergie mécanique ; le reste va réchauffer une parcelle de l’univers environnant (d’où, en généralisant, l’hypothèse qu’un jour l’univers deviendra un vaste "étang immobile" à température constante). Pour l’heure, il faut être prudent quant à une conclusion de ce genre, mais le problème quantitatif du rapport entre le charbon brûlé ou mieux, en toute rigueur, entre la vapeur produite dans la chaudière et le travail développé par les pistons ou la turbine, ne peut être éludé.

25. Science et technique

Semer le doute à propos des conceptions physico-mathématiques les plus modernes à seule fin d’établir l’impossibilité d’une connaissance quantitative en économie et l’impossibilité de "diagrammes de rendement" de la grande machine sociale, du genre de ceux qu’obtint pour la première fois l’horloger Watt avec son indicateur (voir à nouveau Engels), faire miroiter les infiniment grands et les infiniment petits, tout cela n’est qu’une blague de la part d’une classe qui ferme les yeux pour ne pas voir et surtout pour que ne s’ouvrent pas ceux d’autrui.

Nous avons rappelé les deux conceptions du discretum et du continuum, c’est-à-dire de la matière conçue grosso modo sur le modèle du sable ou du verre pour dire qu’il n’y a aucun sens à se demander si, dans la "pensée rationnelle", les grandeurs abstraites ou l’espace pur doivent être discrets ou continus. On ne peut traiter ces élucubrations que de manière historique. On a essayé tour à tour les deux hypothèses opposées avec des résultats utiles : il ne s’agit pas de propriétés de la pensée, mais de conventions passagères et contingentes entre humains.

Par exemple, dans cette même époque grandiose de la culture hellénique, on applique, comme on l’a vu dans les jolis "sophismes" de Zénon, le concept de continuum (et donc de calcul infinitésimal) à la théorie des effets physiques perceptibles (vitesse des mobiles) et on affirme, avec Démocrite et Epicure appartenant à la même école "rationaliste", certes, mais aussi certainement "matérialiste", la subdivision de la matière en atomes se mouvant sans cesse : même le verre, même l’eau, sont comme le sable. Et ils n’avaient pas de microscope. Par conséquent, continuum mathématique et discretum physique faisaient bon ménage. Lors de la grande renaissance de la science bourgeoise, le continuum servit à expliquer de manière grandiose les mouvements et forces mécaniques terrestres et célestes et le discretum à fonder la chimie, science de la qualité des corps existant dans la nature et de leurs combinaisons.

Ainsi, le calcul infinitésimal rend pleinement compte du lien entre d’un côté température et pression de la vapeur et de l’autre le travail que sa détente permet d’obtenir; dès lors, l’ingénieur et le mécanicien lui accordent la plus entière confiance. Supposons qu’afin de débrouiller d’autres problèmes optiques, électromagnétiques et de physique corpusculaire, on puisse écrire utilement que température et énergie ne varient pas par quantités continues et infinitésimales, mais par tout petits sauts finis, ou quanta ; ce n’est pas pour cela que, dans leur domaine propre, ces relations techniques perdront en sûreté et précision d’emploi et que Clausius sera ravalé au rang d’imbécile.

Ni la théorie des grands nombres ni celle des quantités évanescentes ne peuvent donc servir à faire avaler que la masse sociale produite et consommée ne saurait être soumise à des vérifications quantitatives et de rendement.

26. Le travail de Dieu!

Pour parvenir à sauvegarder la reproduction incessante d’une masse de biens, richesses, valeurs, objets de consommation et services concrets que certaines classes sociales prélèvent à leur profit sur la masse sociale sans y avoir contribué par leur travail, les tours et détours de ces économistes contemporains se réduisent à ajouter d’autres sources de valeur à celle du travail.

Ils s’en tiennent à des positions déjà renversées par Marx et sa puissante critique à laquelle nous avons déjà largement puisé aujourd’hui et dans le passé. Ils prétendent derechef, en régressant par rapport à Ricardo, que le capital ne serait pas seulement du travail accumulé, mais aussi du travail "trouvé" et que, par conséquent, la terre aussi serait du capital, et la monnaie aussi non pas en tant que titre "civil" permettant de mettre la main sur des capitaux, mais en tant que source fructifiante par nature, analogue à la terre. Il faut même dire que ces versions de 1954 sont moins scientifiques que celles, mercantilistes et physiocratiques, d’il y a deux siècles. Ecoutez une dernière fois notre hebdomadaire de fabricants :

«... l’application d’une loi mathématique à la valeur économique des choses est aussi rationnelle que le désir de ce fou de notre connaissance qui voulait prendre le train pour Gênes en restant assis dans le hall de la gare centrale de Milan. S’il était possible de fixer la valeur des biens, ceci impliquerait non seulement l’arrêt de l’évolution du genre humain, mais sa cristallisation [!] et mènerait donc, par voie de conséquence biologique, à son extinction ».

Depuis quand répétons-nous, nous marxistes, que pour l’idéologie de la bourgeoisie dominante, la fin de son privilège (virtuellement contenue dans la découverte théorique du rapport d’exploitation entre classes) ne peut signifier autre chose que la fin du monde?

Voyons donc comment raisonne l’expert en "rationalité". Non sans lui avoir permis de nous conter l’anecdote sur Rothschild, bien connue de nos aïeux, mais qu’on applique aujourd’hui au milliardaire (bien sûr) américain et censée nous expliquer la loi des grands nombres. Le chauffeur rouspète pour les quelques cents de pourboire : avec vos cinq millions de dollars ! J’en ai dix, réplique-t-il, et non cinq, mais sais-tu combien il y a d’hommes sur la terre ? Non ? Je vais te le dire: deux milliards. Ta part devrait s’élever à un demi-centime et je t’en ai donné vingt-cinq! 

Vous voulez la réponse? On la trouve même dans les Luttes civiles du brave De Amicis qui était aussi marxiste que peut l’être une tarte à la crème.

Mais consultons le sommet scientifique daté de 1954 et le théorème suprême portant sur le caractère insaisissable de la valeur économique qui devrait nous faire renoncer à l’"attraper", à l’exemple de Ferravilla dans le duel de Monsieur Panera : s’il bouge, comment faire pour l’embrocher ? Voici :

« De même que le monde physique, le monde économique aussi est en mouvement permanent; les biens produits par le travail de Dieu et par le travail de l’homme (capital) subissent en effet un procès ininterrompu de transformation du moment où ils naissent (production) à celui où, apparemment, ils meurent (consommation) et ils ne peuvent être produits ni consommés sinon en se déplaçant continuellement d’un lieu à un autre».

Ici on n’honore pas d’autre Dieu que le Mercantilisme pour lequel l’essence de la consommation et de la production est l’échange-transfert: Dieu ne travaille donc pas lorsque la tribu primitive, ou le paysan moderne, mangent leur propre blé.

De même que la mathématique et l’histoire ne sont pas utilisées de manière rationnelle, on ne pourrait se servir moins rationnellement de la théologie elle-même : dans celle-ci nous ne trouverons jamais le travail de Dieu mais sa grâce. Dieu ne travaille pas, ne produit pas ni ne consomme ; du moins tant qu’il n’apparaît pas que lui aussi est devenu tâcheron et dépend de la Confédération industrielle.

Tout est bon et on fait feu de tout bois pour ne pas se voir contraint de reconnaître que toute valeur en circulation dans le monde capitaliste et marchand est issue du travail d’hommes pour d’autres hommes et que ni la divinité ni la nature – ni la formule capitaliste magique de l’intérêt composé grâce à laquelle Rotschild hérita des milliards de l’aïeul, comme dans l’anecdote déjà mentionnée – ne l’ont versée dans le circuit.

27. Parti et académie

Après la réunion de Gênes consacrée à une critique de l’économie occidentale et particulièrement américaine démontrant les contradictions inexorables entre productivité accrue du travail et refus de diminuer le temps de travail en lui préférant la stimulation de la consommation intérieure et extérieure de la masse de produits-marchandises croissant de manière effrayante, un jeune camarade écrivit au rapporteur pour réclamer la réfutation des théories qu’il entendait exposer dans les cours consciencieusement suivis de l’Académie de Gênes (patrie de la Confédération industrielle ainsi que de l’enseignement supérieur en matière économique et commerciale). Il se disait bien convaincu des positions marxistes mais demandait qu’on réfute les formules de diverses écoles et auteurs tendant à exprimer la valeur de marché des produits. Il citait Kinley, Del Vecchio, Wieser et s’arrêtait sur l’équation de Fisher qu’on appelle en effet "équation de l’échange" et qui fait dépendre le prix d’une marchandise des seuls facteurs de l’offre et de la demande : quantité de marchandises présentes sur le marché d’un côté, quantité de moyens de paiement disponibles, ainsi que leur vitesse de circulation, de l’autre.

C’est bien là une théorie quantitative étant donné qu’elle s’exprime au moyen d’une équation mathématique, mais elle se situe aux antipodes de notre recherche dans la mesure où elle ne cherche pas à exprimer la valeur de la marchandise d’après des résultats obtenus dans la production, mais où elle la fait simplement varier suivant les circonstances du marché. Il s’agit d’une des nombreuses versions de l’économie officielle depuis qu’elle a régressé historiquement en deçà de la position "classique" ou ricardienne de la valeur-travail et se perd dans les caniveaux de la comptabilité marchande.

Nous nous sommes alors contentés d’envoyer, en réponse à ce jeune camarade, une citation de Marx où ces chercheurs stipendiés reçoivent la volée de rigueur et qui par la même occasion règle leur sort à ces titulaires de chaires qui ne devaient pas être encore nés lorsque Marx écrivait. Nous voulions par là mettre en évidence les différences dans l’orientation de la question ainsi que l’impossible et naïve exigence de "concilier" ces résultats ultimes de la science académique et les nôtres solidement rivés depuis presque un siècle.

Le passage de Marx est tiré de l’Histoire des doctrines économiques (volume VIII des éditions Costes, p.184 et sq.).

28. Economie et vulgarité

Voici la réponse de Marx :

« L’économie classique s’efforce de ramener par l’analyse les diverses formes de la richesse à leur unité intérieure et à les dépouiller de la forme où elles voisinent indifférentes les unes aux autres ».

Il rappelle ensuite la réduction des rentes et intérêts à des portions du profit, de la survaleur.

« (...) Il en va tout autrement de l’économie vulgaire qui ne se développe que lorsque, par son analyse, l’économie classique a détruit ses propres conditions ou du moins les a fortement ébranlées, et que la lutte existe déjà  sous une forme plus ou moins économique, utopique, critique et révolutionnaire ; car le développement de l’économie politique et de la contradiction qui en résulte va de pair avec le développement réel des oppositions sociales et des luttes de classe contenues dans la production capitaliste. Ce n’est que lorsque l’économie politique est parvenue à un certain développement, donc postérieurement à Smith – et qu’elle s’est donné des formes déterminées, que l’élément qui n’est que la reproduction du phénomène où se manifestent ces formes, c’est-à-dire l’élément vulgaire, s’en détache pour devenir une théorie à part. (...)

De plus l’économie vulgaire, à ses premiers essais, ne trouva pas la matière complètement travaillée ni élaborée ; elle fut donc forcée de collaborer elle-même plus ou moins à la solution des problèmes économiques. Ce fut le cas de Say. Bastiat n’eut au contraire qu’à plagier ou à détruire, par ses raisonnements, le côté désagréable de l’économie classique. Mais Bastiat ne représente pas encore l’apogée. Il fait encore preuve d’ignorance et n’a qu’une teinte bien superficielle de la science qu’il arrange au mieux de l’intérêt des classes dirigeantes. Chez lui l’apologétique reste passionnée et constitue son véritable travail puisqu’il puise chez autrui le fond de son économie au gré de ses besoins. La dernière forme, c’est la forme professorale ; elle procède historiquement et, avec une sage modération, glane tout ce qu’il y a de mieux ; peu importent les contradictions : il s’agit uniquement d’être complet. Tous les systèmes perdent ce qui faisait leur âme et leur force et tous finissent par se confondre sur la table du compilateur. La chaleur de l’apologétique est ici tempérée par le savoir qui jette un regard de commisération bienveillant sur les exagérations des penseurs économistes et se contente de les diluer dans ses élucubrations. Comme ces sortes de travaux ne se font que lorsque l’économie politique a, comme science, terminé son cycle, nous y avons en même temps le tombeau de cette science. Inutile d’ajouter que ces bonshommes se croient également bien au-dessus de toutes les rêveries des socialistes. Même les idées véritables d’un Smith, d’un Ricardo, etc., paraissent ici vides de sens et deviennent « vulgaires ». Un maître dans ce genre, c’est le professeur Roscher, qui s’est annoncé modestement comme le Thucydide de l’économie politique. Son identité avec Thucydide provient peut-être de ce qu’il se figure que l’historien grec confond toujours la cause et l’effet ».

29. Les écoles du prix

A ce point de l’exposé d’Asti, un autre jeune camarade, de Messine, demanda au rapporteur de bien vouloir lui confier la correspondance en question afin de rédiger une réponse tirée d’études, qu’il avait lui-même menées, sur des traités universitaires d’économistes bourgeois. Ce camarade a préparé une note accompagnée à son tour de citations de Marx où sont mises en relief la réfutation de ces différentes théories et les questions relatives à la valeur intrinsèque et conventionnelle de la monnaie. Dans cette note est examiné le triplet de théories qu’il est utile de rappeler ici aux lecteurs, quitte à y revenir dans des développements spéciaux sur la monnaie.

1. Théorie « objectiviste » de la valeur qui la ramène au coût de production de l’école classique ou scientifique. C’est la théorie de Ricardo, point de départ de Marx ; mais elle ne considère comme coût de production que la dépense pour le capital constant et le capital-salaires : Marx y ajoute le profit au taux moyen et obtient le prix de production que nous proposons d’appeler valeur de production, étant donné que chez Marx il est égal à la valeur d’échange des classiques.

2. Théorie « subjectiviste » de l’école psychologique ou autrichienne. La bourgeoisie, s’apercevant que ses revendications sont celles d’une classe et non de la société entière, abandonne dans tous les domaines l’objectivisme et revient au subjectivisme. C’est la théorie de l’utilité marginale qui se rapporte au besoin de l’individu et tient donc compte de sa satisfaction passée : en plein Sahara, un verre d’eau vaudrait des millions alors que la plus délicieuse pâtisserie ne vaudrait rien pour qui est pris de nausée après un banquet.

3. Théorie de l’équilibre économique de l’école dite mathématique. Comme nous l’avons dit, cette école n’utilise pas la mathématique pour trouver des lois causales dans la genèse de la valeur de production, mais seulement pour déduire le prix de marché des données quantitatives du marché. Elle prétend expliquer pourquoi ce n’est pas seulement le prix des marchandises particulières qui fluctue, mais aussi celui de la marchandise équivalent-général, la monnaie. L’inflation ou la déflation dépendraient de la pénurie ou de l’abondance de monnaie, compte tenu de sa vitesse ou capacité de servir en un temps donné à une série de transactions.

On trouve déjà dans les considérations de Marx, sans qu’il ait lu ces médiocres - que ce soit dans Le Capital, Livre premier, ou dans la Critique de l’économie politique –, la démonstration définitive que ces facteurs de nécessité subjective ou de satiété, de même que ceux de profusion ou de rareté des signes de valeur et espèces monétaires, ne peuvent causer que des variations secondaires, en nature et en portée, et qui se compensent en moyenne autour de la valeur issue des données du procès social de production ; et cela d’autant plus que le capitalisme marchand, type social de production, s’étend davantage.

La manière dont la valeur des marchandises se traduit en monnaies-papier conventionnelles et à cours forcé, même si les montants qui la représentent varient grandement, ne pèse donc pas sur l’influence de la loi de la valeur de production.

Toute cette recherche des différents économistes adeptes des rapports marchands mène donc à une impasse dont nous connaissons le fond depuis longtemps et elle ne nous intéresse plus.

Nous rencontrerons les bourgeois, qu’ils le veuillent ou non, sur la voie royale de la fonction de production. Alors, nous discuterons avec eux sur la « limite » de cette fonction. Pour eux, elle est continue et ne connaît pas de tournants aigus, pour nous elle présente une « singularité » où la direction de la pente douce s’infléchit ; toutes les directions sont possibles simultanément comme celles des fragments rayonnant du centre d’une explosion : la révolution sociale.

30. L'économie du «welfare»

Le mot welfare signifie bien-être, prospérité, haut niveau de vie et il est à la mode en Amérique, alignant autour de lui tous les défenseurs de l’actuel cours des choses : euphorie, dépenses toujours plus élevées, production toujours plus forcée et prétention à démontrer que le bien-être moyen est en continuel accroissement.

Cette tendance expose beaucoup de choses intéressantes et nous utilisons un ouvrage récent de J. J. Spengler de l’université de Durham qui a pour titre : Economie du welfare et problème de la surpopulation.

La doctrine en question s’oppose diamétralement à celle du marxisme et pourtant sa position est pour nous du plus grand intérêt parce qu’elle vient démontrer que l’adversaire théorique doit désormais accepter la lutte ouverte et a du mal à se réfugier dans le méli-mélo du subjectivisme ou du mercantilisme ondoyant et intentionnellement insaisissable.

Mathématiquement et historiquement parlant, cette doctrine très moderne fait entrer la défense du capitalisme dans une zone mieux éclairée.

En donnant avant tout la plus grande importance au fameux indice du « revenu individuel » en relation avec le "revenu national" – et le rapport qui les lie est précisément le problème délicat de l’accroissement démographique – les économistes du capitalisme s’engagent sur le terrain de la production et reconnaissent que les artifices mercantiles ne sont pas suffisants pour échapper à la confrontation entre force productive et nombre de consommateurs de la société. Nous verrons que ces théoriciens n’affirment plus que les prix sont des faits "naturels" incontrôlables et s’imposant à la volonté sociale mais que, si l’économie capitaliste veut résister, elle doit parvenir à modeler la "structure des prix" suivant certains plans. Disons tout de suite qu’il s’agit du niveau des prix dans divers secteurs de consommation et que nous verrons ces gens conclure aussitôt en faveur d’un prix élevé pour les vivres et bas pour les objets manufacturés ! Nous le savions pertinemment.

Ils ne cherchent plus les équations d’échange de Fisher, mais mettent en place – à leur manière – une fonction de production : Spengler adopte celle de Douglas-Cobb dont nous allons clarifier le sens, tout en l’opposant à la fonction de production de Marx, sans pouvoir toutefois trop alourdir l’appareil mathématique. Dans la fonction du "Welfare", évidemment, les classes ne sont pas mises en évidence comme dans les grandeurs que nous utilisons ; mais les raisons en sont bien connues.

Il est en outre historiquement intéressant que cet auteur, sans polémiquer avec Marx qu’il ne nomme et ne cite pas, remonte plus loin dans le temps et relie expressément la très récente école du bien-être à rien moins que Malthus et à ses fameux ouvrages parus aux alentours de 1830 sur l’Economie politique et le Principe de population.

Selon Spengler, Malthus avait entrevu la solution permettant de proportionner la nourriture à la population, ou bien d’améliorer le premier indice par rapport au second. Il avait construit deux modèles : le premier correspond à la phase où une société parvient à accroître la production proportionnellement au nombre de ses membres, le second à celle où elle parvient carrément à améliorer ce rapport, dépassant ainsi dans les deux cas sa célèbre formulation (considérée comme plus littéraire que scientifique) selon laquelle la population croît en proportion géométrique et la production de denrées en proportion seulement arithmétique.

31. Ce sacré Malthus !

Voilà donc que ce vieux lascar a lui aussi bien mérité du bien-être humain ! Sa véritable théorie n’était pas qu’on dût réduire les naissances au moyen de la moral restraint, à savoir la chasteté dictée par le raisonnement et l’ascétisme, ni même de limiter à tout prix la population. Pour lui, celle-ci pouvait même rester constante ou croître lentement tout en pouvant disposer de produits à suffisance ; sa proposition était très claire : rendre d’accès difficile les produits servant aux besoins alimentaires et maintenir la classe laborieuse dans les privations tout en rendant meilleur marché et plus accessibles les objets de luxe.

C’est si vrai qu’il vaut mieux le faire dire par notre admirateur éperdu du siècle suivant. Pour nous, ce parallèle est précieux: il confirme notre thèse qu’à un certain tournant, les théories de classe se fixent et que la science sociale avance par grandes explosions séculaires et non par le fastidieux goutte à goutte d’improvisations académiques et de compilations bâclées qui, comme l’a dit Marx, usurpent le nom de recherche scientifique.

Malthus, comme Ricardo et comme Marx, écrit à un tournant décisif de l’histoire: le capitalisme prend forme et des contours nets en opposition aux vieux systèmes économiques du féodalisme, le socialisme prolétarien esquisse déjà la critique théorique du passage du second au premier et du développement de la nouvelle société bourgeoise.

Voici comment Spengler énonce la doctrine du Maître redécouvert :

« Alors que Malthus semble avoir été informé de la portée des changements dans la structure des prix, il n’en a pas précisé clairement l’origine; sans doute parce qu’il avait à l’esprit l’équilibre du modèle 2 [niveau de vie moyen en hausse malgré l’augmentation de la population] et parce qu’il ne donnait pas une importance excessive aux effets possibles de ce changement dans les conditions du modèle 1 [niveau de vie moyen constant avec augmentation de la population]. Il était apparemment conscient qu’un effet de substitution aurait eu lieu à l’encontre (ou en faveur) d’une descendance nombreuse par suite d’un changement de la structure des prix qui aurait impliqué une baisse ou une hausse relative des prix des produits entrant dans les dépenses de reproduction et d’éducation des enfants – ainsi qu’une baisse ou hausse des prix d’autres catégories de produits. Il [Malthus] décrit comme « désirable » que la « nourriture habituelle » du peuple « soit chère » et que le prix du confort et des biens s’y rapportant ainsi que des produits de luxe soit suffisamment bas pour que ces mœurs se répandent dans la population. Il supposait probablement, en ayant à l’esprit les conditions du modèle 2, que l’introduction de ce type de structure des prix aurait comprimé la natalité, stimulé la consommation, créé des besoins et soutenu le revenu individuel face à la pression démographique, retardant ainsi la transformation des conditions du modèle 2 en celles du modèle 1 ».

32. Notre réponse

Avant tout autre développement et pour démontrer que Malthus a pour digne représentant et fidèle disciple le super-capitalisme moderne d’Amérique, nous nous contentons de rapporter des paroles que Marx a jetées sur le papier bien des générations avant les Spengler et leur « optimisme cynique ».

Les passages en question, vraiment classiques et décisifs, se trouvent dans le volume 6 de l’édition française de l’Histoire des doctrines économiques:

« Cette théorie de Malthus donne naissance à toute la doctrine de la nécessité d’une consommation improductive sans cesse croissante, doctrine que cet apôtre de la surpopulation par manque de nourriture a prêchée avec tant d’insistance ».

« Toutes ces conclusions découlent bien de la théorie fondamentale de Malthus sur la valeur. Cette théorie, d’ailleurs, s’adaptait de façon remarquable au but poursuivi: la glorification de l’état social anglais avec ses landlords, l’Etat et l’Eglise, les pensionnés, les collecteurs d’impôts, les dîmes, la dette publique, les boursicotiers, les bourreaux, les prêtres, les laquais, tout ce que l’école de Ricardo combattait comme des restes inutiles et préjudiciables à la production bourgeoise. Ricardo est le représentant de la production bourgeoise dans la mesure où, sans le moindre égard, elle signifie le développement effréné des forces productives sociales, quel que doive être le sort des producteurs, capitalistes ou ouvriers. Il a maintenu le droit historique et la nécessité de ce degré du développement. Autant il manque de sens historique quand il s’agit du passé, autant il en montre pour son époque. Malthus, lui aussi, veut le développement aussi libre que possible de la production capitaliste, dans la mesure où la misère des classes ouvrières en est la condition; mais il demande que cette production s’adapte en même temps aux besoins de consommation de l’aristocratie et de tout ce qui la complète dans l’Église et l’État, qu’elle serve de base matérielle aux prétentions surannées de ceux qui représentent les intérêts légués par la féodalité et la monarchie absolue. Malthus admet la production bourgeoise dans la mesure où elle n’est pas révolutionnaire, ne constitue pas l’élément historique et fournit simplement une base matérielle plus large et plus commode à l’ancienne société.

Nous avons donc, d’une part, la classe ouvrière qui, d’après le principe du peuplement et parce que toujours trop nombreuse proportionnellement aux subsistances qui lui sont destinées, constitue de la surpopulation par sous-production; puis la classe capitaliste qui, d’après ce même principe, est toujours capable de revendre aux ouvriers leur propre produit à des prix tels qu’ils n’en peuvent acquérir que juste assez pour ne pas mourir de faim; ensuite l’énorme catégorie des parasites et des frelons jouisseurs, maîtres et valets, qui s’approprient gratuitement, sous l’appellation de rente ou à d’autres titres, une masse considérable de la richesse, tout en payant ces marchandises au-dessous de leur valeur avec l’argent enlevé aux mêmes capitalistes; et la classe capitaliste, poussée à la production, représente l’accumulation, tandis que les improductifs ne représentent, au point de vue économique, que le simple instinct de la consommation, la dissipation. C’est d’ailleurs l’unique moyen d’échapper à la surproduction qui existe dès qu’il y a surpopulation par rapport à la production. On nous recommande comme le meilleur remède la surconsommation dans les classes étrangères à la production. La disproportion entre la population ouvrière et la production disparaît du fait qu’une partie du produit est consommée par des non-producteurs, des paresseux; et la disproportion de la surproduction des capitalistes est corrigée par la surconsommation des riches noceurs ».

33. Spengler n’est pas seul

Il n’y a pas que Spengler qui marche sur les traces de Malthus. L’évêque anglais nostalgique du féodalisme et les « porte-parole » modernes du grand capital communient dans la loi historique selon laquelle, pour avoir augmentation du produit et diminution du nombre de consommateurs, il faut maintenir à un niveau bas la consommation de la masse laborieuse, surtout en denrées de première nécessité, mais en même temps maintenir à un niveau élevé le produit total. Alors, la solution de Malthus pour consommer le produit supplémentaire, ce sont les parasites du cortège pré-bourgeois ; la solution des modernistes, c’est la « structure des prix », synonyme de « structure des consommations ». La structure qui recueille les suffrages dans deux époques si éloignées est la même : peu de denrées alimentaires, beaucoup d’articles pour des consommations « différentiées », de luxe.

Les modernistes remplacent la bande parasitaire des nobles et de leur suite par la masse indistincte de consommateurs nationaux, les contraignant à consommer comme des crétins: peu de nourriture, beaucoup d’équipement pour des besoins fictifs.

Ils considèrent qu’une masse très excitée et droguée, mais peu nourrie, fera moins d’enfants et que leur fameux produit "pro capite" sera maintenu élevé.

Nous avons répondu, il y a plus de cent ans, lorsque nous avons adopté le terme classique de prolétariat qui vient de prole. La masse harassée et exploitée fait trop d’enfants et la loi ne mène pas à l’équilibre mais à l’instabilité et à la révolution.

Les deux lois sont en opposition directe. Le problème démographique tourmente toute la pensée moderne de la classe dominante. Spengler n’est pas le seul à voir le salut dans la famine. Monsieur Darwin junior prévoit cinq milliards d’hommes d’ici un siècle et des chiffres effrayants au-delà, prédisant la crise destructrice de l’espèce. Un certain professeur Hill entre délibérément en lutte contre l’application des progrès scientifiques dans le but de sauver des vies humaines. L’Inde croît de cinq millions par an. Il propose de ne pas utiliser la pénicilline et le DDT en Inde à titre de frein démographique et regrette les épidémies et disettes épouvantables du passé de ce pays.

Les « optimistes » de la démographie comme l’Anglais Calver et l’Allemand Fuchs pensent au contraire qu’avec la croissance démographique, on va vers l’amélioration des conditions de vie et affectent de s’en tenir à la formule hypocrite de la « libération à l’égard du besoin » et de la lutte contre la misère. D’ici cent ans, Fuchs prévoit non pas cinq mais huit milliards d’humains et soutient que jusqu’à dix milliards nous arriverons à nous nourrir.

Mais monsieur Cyril Burt, autre Anglais, nous offre une « théorie des idiots ». Il remarque que les classes aisées engendrent de moins en moins et les pauvres de plus en plus, et qu’il en est de même pour les peuples blancs avancés vis-à-vis des peuples sauvages. Il prévoit donc que la tendance est à l’augmentation, par hérédité, des populations incultes (pour lui, travailleur égale idiot) et de celles de couleur qui vont submerger nos peuples de race européenne. Il prétend avoir constaté, après de longues études, l’augmentation de la bêtise sociale depuis quarante ans. N'en disons pas plus : il a raison.

Tous ces gens s’enferment dans une voie sans issue parce qu’ils veulent découvrir le sens de l’évolution en supposant a priori que tout doit rester en l’état: division de la société en classes et production marchande.

Nous disons qu’une fois la division en classes socialement dépassée, autrement dit une fois abolie la connexion marchande entre production et consommation, le problème se résoudra de lui-même avec une production réduite, un temps de travail social ultra-réduit, une augmentation réduite de la population et en certains cas négative.

Une structure des consommations sans "idiots". Vous avez raison messieurs, ce sont les idiots qui font des enfants et qui aujourd’hui mouillent la chemise pour que l’indice "pro capite" ne s’effondre pas.

La défense authentique de l’espèce s’oppose aussi à l’inflation de l’espèce. Mais elle a pour seul nom : communisme et non folle accumulation de capital.

Historiquement, les deux positions opposées sont bien claires. Mais il faudra les voir à l’œuvre dans la scabreuse "fonction de production".

Ce sera notre dernière étape.

34. La fonction de production dans l’économie du « bien-être »

Il est indispensable de rendre compte de la fonction de production de Douglas-Cobb qu’adopte le "malthusien moderne" Spengler et dont nous avons parlé, en faisant tout notre possible pour rendre accessible le sens de la formule mathématique qui l’exprime. Après avoir constaté que dans "la lutte de classe théorique" entre doctrine révolutionnaire et science officielle, la seconde s’estime chassée des chemins tortueux de la théorie marchande des prix et contrainte à accepter la lutte dans le domaine brûlant de la production, nous ne pouvons éviter le parallèle entre les "fonctions" diamétralement opposées, celle de Marx et celle de Malthus.

Dans notre tâche difficile d’affirmer que Marx (entendons-nous bien) en savait bien davantage que ceux qui ont étudié et écrit après lui et jusqu’à aujourd’hui, en vainquant la soumission stupide, et malheureusement répandue même dans les rangs prolétariens, au "modernisme" et à l’actualisme, nous avons eu une chance formidable dans la mesure où l’adversaire a dû se livrer à deux manœuvres qui indiquent sa situation stratégique périlleuse : passer du marché à la production ; et lever contre notre drapeau, inchangé depuis un siècle, la houppelande usée de ce satané évêque anglican vieille de cent cinquante ans.

Cette lutte de froides formules est donc, que cela plaise ou non, intensément politique et seuls ceux pour qui la politique est affaire de bavardages et de boniments peuvent tordre le nez devant le calice amer des expressions mathématiques que nous tenterons tout au plus d’adoucir quelque peu avec notre grande patience et notre faible dextérité.

Ce serait une vraie "douceur" de citer la note de Marx sur Malthus et sur le cléricalisme protestant que vous pouvez lire (elle fait deux pages) dans l’édition "Avanti!", p.581-582 (ch.XXIII, par.1). L’œuvre de jeunesse sur le Principe de population qui fit tant de bruit est de 1798 :

« Bien qu’il fût serviteur de Dieu dans la Haute Eglise Anglicane, Malthus avait néanmoins fait vœu de célibat. C’était en effet, et c’est encore, l’une des conditions du fellowship de l’Université protestante de Cambridge (...). C’est là un détail qui distingue avantageusement Malthus des autres pasteurs protestants, qui se sont débarrassés de l’obligation catholique du célibat et ont à tel point fait du "Croissez et multipliez" leur mission évangélique spécifique, qu’ils contribuent en tous lieux et à un degré proprement indécent, à l’augmentation de la population, tout en continuant de prêcher aux ouvriers le "Principe de population". Il est tout à fait caractéristique que le péché originel travesti en question économique, la pomme d’Adam, le "pressant appétit", que la question du contrôle et des "obstacles déployés pour émousser les flèches de Cupidon", comme dit Townsend, autre curé de même espèce, bref, que ce point chatouilleux ait été et soit encore monopolisé par la théologie, ou plutôt par l’Eglise protestante (...) ».

Suit une remarque divertissante sur le fait que l’économie politique, étudiée dans un premier temps par des philosophes et des hommes d’Etat, intéressa tant les prêtres par la suite. Et ici Marx cite le vigoureux Petty qui écrivait : « La religion prospère le plus là où les prêtres se mortifient le plus, tout comme le droit là où les avocats crèvent de faim ».

Il conseille aux pasteurs protestants, puisqu’ils ne veulent pas mortifier leur chair dans le célibat comme le prescrit Saint Paul, de ne pas engendrer un nombre de prêtres supérieur à celui des 12 000 bénéfices inscrits au budget anglais de l’époque.

Je vous laisse le soin de lire ensuite comment les évêques protestants se jetèrent, avec des paroles non moins sottes, sur Adam Smith qui, admirateur du très grand philosophe David Hume, en avait loué l’athéisme stoïque en précisant que sur son lit de mort, après une vie exemplaire de vertu, il lisait Lucien avec sérénité et jouait au whist : « Riez donc sur les ruines de Babylone et félicitez Pharaon, le méchant parmi les méchants ! ». Vous qui croyez, sur la foi de Hume, qu’« il n’y a ni Dieu ni miracles ! ».

Depuis que nous avons été désintoxiqués, nous avons toujours dit qu’il y a plus détestable qu’un prêtre catholique romain : c’est un prêtre réformé.

35. La formule, nous y voilà

Il faut en venir à l’amer. Dans la fonction de production adoptée par Spengler et par toute l’école du Welfare ne figurent pas les quantités de valeur apportées par le capital fixe, le salaire et la survaleur à chaque marchandise, au produit d’une entreprise ou à la totalité du produit social. Y figurent par contre le produit national d’une année, la force de travail et la richesse-capital de la nation, mais seulement sous forme d’« indices », c’est-à-dire de nombres qui en représentent la variation par rapport à une année de référence pour laquelle les trois grandeurs prises en compte sont supposées égales à un ou, comme c’est le cas le plus fréquent dans les statistiques, à cent.

Tandis que la relation établie par Marx est simple, étant une addition et donc, en langage mathématique, une « fonction linéaire » (comme on sait, dans le langage courant, on dit qu’est linéaire quelque chose que tout le monde comprend immédiatement), la relation de Douglas-Cobb est « exponentielle » puisqu’y figurent des élévations à la puissance et que celles-ci ne sont pas à exposant entier comme le carré ou le cube connus de tous, mais à exposant fractionnaire, ce qui mettrait dans un certain embarras un lycéen expérimenté mais dépourvu de revolver. Essayons de nous en tirer.

Par la lettre Y nous désignons le revenu national ou plutôt l’indice du revenu national par rapport à une année de référence. On nous dit qu’en Italie le revenu national du premier après-guerre s’élevait à six mille milliards environ et qu’il atteint aujourd’hui les dix mille. Si la base est 100 en 1946, l’indice actuel est 167.

Par revenu national, nous entendons la somme de toutes les recettes des citoyens, qu’ils soient ouvriers, employés, producteurs directs, commerçants, propriétaires, industriels. On le calcule en général à partir des revenus imposés du travail, du secteur tertiaire, du capital et de la propriété : prenons-le comme on nous le sert.

Cette grandeur nous vient maintenant des bourgeois et représente une concession obtorto collo aux vérités marxistes; elle est aussi définie comme valeur ajoutée par le travail dans la production (voir le Dialogue avec Staline, troisième journée).

La lettre L représente ensuite l’indice de la force de travail. Celui-ci se rapporte au nombre d’individus. Ce devrait être le nombre de personnes se consacrant à la production, mais les auteurs auxquels nous nous référons en font un indice de population. Ce qui revient à affirmer qu’il serait toujours le rapport de la population productive à la population totale (voir la première partie de ce compte-rendu) et implique aussi la thèse que dans la période étudiée le degré d’occupation et le taux correspondant de chômage de la population apte au travail ne varient pas.

La troisième lettre K, toujours un indice, représente la « richesse produisant du revenu ». Il faut clarifier : K n’est pas seulement le capital, mais tout l’ensemble du capital industriel, commercial et financier et des patrimoines immobiliers. En outre K n’est pas (comme dans notre fonction linéaire) le capital-marchandise, le capital-produit issu de la production en une année, le fameux « chiffre d’affaire » de l’entreprise capitaliste pure, mais toute la valeur des installations productives, y compris cette partie très importante qui maintient sa valeur à la fin du cycle annuel de travail. K serait donc l’indice du « patrimoine national » plus encore que du « capital national » : pour l’instant, ne nous demandons pas comment les statistiques fournissent cette grandeur.

Voici la formule réduite à sa plus simple expression:

Y=Lm K(l—m)

La formule intégrale est encore un peu plus complexe. Nous avons écarté un premier coefficient A qui sert sans doute à pondérer les oscillations des unités monétaires de mesure; il est supposé égal à un et donc supprimé. A la fin apparaît un autre facteur R qui influe sur l’indice et devrait désigner l’indice de la variable « productivité technique du travail » ; il est élevé à un coefficient t indiquant le nombre d’années passées : on peut s’en débarrasser en supposant pour l’instant que la technique sociale ne change pas. Nous en dirons davantage plus loin : ça n’est pas un croque-mitaine.

Il faut cependant rendre la chose moins délicate en utilisant des nombres à la place des lettres. L’embarras réside dans cet exposant m minuscule. Disons tout de suite que pour les auteurs de cette théorie il est égal à 0,75. En gros, l’indice du travail influe sur l’indice du revenu suivant non pas l’exposant un (c’est-à-dire dans le plus simple appareil) mais un exposant réduit aux trois quarts. Et l’autre quart ? On le trouve exposé en haut et à droite de K, attribué au capital-richesse : en effet, si m vaut 0,75, on voit aisément que l-m vaut 0,25.

La doctrine commence par dire: posons cette formule. Puis on affirme que des recherches empiriques dans les statistiques ont conduit les nombreux auteurs de cette école à situer m, en différents pays, entre 0,70 et 0,80 et on a pris 0,75. Adopté.

Voyons tout de suite ce qui s’en déduit pratiquement.

36. Des nombres plus digestes

À l’année de référence, les indices Y, L, K sont tous égaux à 100. Dans ce cas, la formule dit :

100 =100 0,75 ×100 0,25

Eh bien ceci est arithmétiquement exact, puisque la somme des deux exposants est 1.

Le petit calcul est un peu assommant, et ceux qui savent utiliser les logarithmes peuvent le faire. Ils trouveront les innocents petits chiffres suivants :

31,623 × 3,1623 =100

Nous sommes restés à la ligne de départ et nous ne devons pas nous en soucier.

Nous devons vous prier de nous croire sur parole quand nous affirmons que la conclusion est la même si, pour des changements peu importants des indices, nous remplaçons la forme exponentielle par une forme approchée et (grâce à Dieu) linéaire qui est la suivante :

Y = 0,75 L + 0,25 K

Alors, vous pouvez vérifier que nous avions au départ:

100 = 0,75 ×100 + 0,25 ×100

C’est une lapalissade.

On commence à voir le sens de la thèse adverse: pour faire augmenter le bien-être, le travail compte pour trois quarts et la richesse pour l’autre quart. Nous aurions pu nous en tirer rapidement (mais la confrontation va suivre) : Y = L, et toi K va donc te faire foutre.

Maintenant, attention les enfants. L’année commence à défiler et... les prêtres protestants à faire des petits. Si la population croît chaque année de 1% (il n’y a pas qu’à Naples et à Tokyo qu’on y arrive), l’indice L passera en un an de 100 à 101. Qu’adviendra-t-il de Y si le capital s’est arrêté à 100 ?

Nous allons le voir avec l’une et l’autre formulettes (par gros temps, il est conseillé de s’en tenir à la seconde) :

Y = 101 0,75 ×100 0,25 = 0,75 ×101 + 0,25 ×100 = 100,75

Nous aurions dit: avec 1% de force de travail en plus, la valeur du revenu a augmenté de 1% pour atteindre 101; non messieurs, il n’a augmenté que de 0,75.

Mais avant d’arriver au concept supérieur de la prospérité, notre auteur se soucie d’un autre indice essentiel, non plus celui du revenu national global, mais du revenu pro capite, individuel; qu’il soit déduit en divisant par le nombre d’habitants, de gens aptes au travail, de travailleurs employés, ne change rien à l’affaire. Quoi qu’il en soit, ils sont passés de 100 auparavant à 101 (comme les prêtres de Malthus justement qui disent une chose et en font une autre) et donc Y/L qui était égal à 100/100, soit un, se change en 100,75/101 ce qui fait, si vous voulez bien, 0,9975, soit une baisse de 0,0025, c’est-à-dire (n’ayez pas peur) d’un quart pour cent. Si la population croît, le bien-être diminue. Ce n’est nullement nous qui le disons, mais le texte : « si le rapport du travail au capital croît d’un pour cent, la rémunération du travailleur individuel décroît d’environ un quart pour cent ». Entendu.

Le remède est-il donc de faire baisser le nombre de travailleurs? Jamais de la vie : non seulement, pour notre part, nous le contestons violemment (notre réponse est ailleurs et sans formule ! Que faites-vous, messires, de l’indice du temps de travail quotidien ?), mais même Malthus, pasteur des années 1800, ne le dit pas sérieusement, pas plus que les ouailles aux griffes de loup du capitalisme de 1954. Le remède – at-ten-tion! – a pour nom flamboyant: accumulation du capital.

Et en effet – approchez, pauvres et excellents petits nombres – il faut que la richesse « nationale » croisse aussi, en même temps que la population, pour que Lucifer, Cupidon et le dieu des pasteurs soient apaisés ; et K doit donc augmenter à son tour. Bien. Qu’il passe à 101. On aura :

y = 101 0,75 ×101 0,25 = 0,75 ×101 + 0,25 ×101 = 101

Curiosité pour bacheliers; les calculs tombent parfois tous les deux juste.

Le revenu national n’est donc pas passé tout seul, le souffle court, à 100,75; il est monté franchement lui aussi à 101. Hourra ! Mais attendez, demande le texte, qu’en est-il du revenu individuel ? Facile: 101 que divise 101; toujours un comme avant. Bref, si la population croît, il faut que le capital croisse dans la même proportion si l’on veut précisément que le bien-être reste stationnaire !

Mais ces messieurs progressent au moins à l’égal d'une branche morte. Par tous les diables, le revenu pro capite doit croître lui aussi, comme la population, de 1% l’an : sinon où finiront prospérité et civilisation christiano-bourgeoises ? Ah les nombres !

Voyons comment faire. Essayons d’augmenter le capital de 2%. Nous n’y sommes pas encore, puisque

Y =0,75 ×101 + 0,25 ×102 =101,25

Mais n’oubliez pas que ce total de 101,25 doit être divisé par 101 participants au banquet : le revenu individuel est passé de 1 à seulement 1,0025 et a seulement progressé de ¼ %.

Brûlons les étapes. Etant toujours entendu qu’en un an la force de travail s’est accrue de 1%, supposons que le capital augmente de 5% :

Y = 0,75 ×101 + 0,25 ×105 = 102;
Y/L = 102 : 101 = 1,01 environ

Si donc, dans un pays, la force de travail (population) s’accroît en un an de 1% et à condition que le capital accumulé augmente de 5%, il pourra se faire que le revenu individuel augmente de 1%. Plus nombreux et plus heureux.

37. Le bon Dieu à la journée ?

Un moment s’il vous plaît. Sur le papier, il en coûte autant d’aligner des chiffres pour le loto ou pour le calcul infinitésimal. Nous avons ordonné à K de monter à 101 puis à 105. Mais dans la réalité, comment cela peut-il se produire ? Un seul moyen : accumulation ; autrement dit : investissement, autrement dit : épargne. Notez que nous n’interprétons pas, mais que nous suivons fidèlement le raisonnement du texte adverse.

On ne peut extraire et ajouter 1% à la richesse nationale K que si l’on consomme moins du revenu de l’année précédente! Mais attention : pour ces messieurs, le capital n’est pas seulement la valeur du produit mais celle de toute la grande machine sociale, y compris la nature ! Par conséquent, ils ne demandent l’augmentation de la richesse ni au miracle ni au « travail de dieu » (comme notre ineffable ami monétariste de la Confédération italienne) mais à l’épargne, c’est-à-dire au travail… des crétins.

Selon les auteurs en question, la valeur de la richesse produisant du revenu est de 4 à 5 fois celle du revenu national. Ainsi, toute l’Italie, avec un revenu national de dix mille milliards, vaudrait à peine aujourd’hui cinquante mille milliards. Nous ne nions pas qu’avec les recettes de l’UNRRA on l’ait eue à meilleur marché encore, ce chiffre toutefois correspond environ à un million six cent mille l’hectare : passe encore pour le sommet du Gran Sasso, mais pas pour le Dôme de Milan ou la FIAT.

Mais va pour le rapport 5 découvert par les experts en prospérité. Ils disent en effet que pour mettre de côté 1% d’accumulation, il faut épargner 4 ou 5% de revenu.

Reprenons donc au début. Si nous ne sommes pas de bons épargnants, nous perdons du bien-être en croissant de 100 à 101. Si nous voulons le maintenir, il faut épargner au point de faire passer K aussi de 100 à 101, soit 1% supplémentaire de la richesse totale et donc 4% du revenu de chacun. Ou même 5.

Plus progressiste que ça, on entre au PCI. Pour éviter le désagrément de perdre ¼ % sur mon bilan personnel de l’année, j’ai une recette infaillible : je me passe de consommer 5%. Je mange 4½ % de moins, mais la prospérité générale est sauve! Et la mienne aussi!

Pourtant, je veux pouvoir lire dans les journaux que le revenu a augmenté de 1%: nous avons vu que K doit passer à 105. Très bien : il suffit que le producteur-consommateur individuel mette de côté 20 sinon 25 de son revenu qui était de 100. La conclusion est on ne peut plus brillante : le travailleur qui vivote et veut quand même davantage de bien-être, aspire à augmenter son gain individuel, sa part du revenu national, de 1% l’an : il y parvient facilement si lui et tous les autres acceptent de consommer 80 au lieu de 100 ! L’avantage qu’ils auront l’année suivante sera de passer non pas de 100 à 101 mais de 100 à 81 !

On dit que la mathématique n’est pas une opinion, mais on peut aussi faire des tours de passe-passe avec la mathématique usuelle; le lecteur peut croire que nous plaisantons et que nous avons truqué les cartes des professeurs en question. Il faut que nous citions : ils le disent eux-mêmes.

Revue «Scientia», numéro d’avril 1954, p.130:

« With population and labor force stationary, increasing output per worker one per cent per year would entail a saving rate of about 16-20 per cent per year »: « Avec une population et une force de travail stationnaires, l’augmentation de rendement de 1% par travailleur et par an impliquerait un taux d’épargne de 16 à 20% l’an ».

Le texte fait le calcul pour L= 100  et  K=104; nous l’avons fait pour L=101 e K=105.

38. Le bien-être jaillissant d’autres sources

Avant de passer à la critique de la loi postulée par les économistes du welfare, nous ne voulons pas passer sous silence ce que répondraient ces derniers face à cette étrange perspective d’amélioration. Il existe une augmentation permanente de la force productive du travail du fait des nouvelles ressources technico-scientifiques qui permettent à la même force de travail de produire davantage de richesse. Selon les textes de cette école, cet effet représenté par le facteur Rt serait de 1,01t dans les dernières décennies et dans les pays les plus développés : ce qui signifie qu’on aurait chaque année une augmentation de revenu de 1% par rapport à la précédente, à égalité de force de travail et de richesse précédemment accumulée.

Admettons néanmoins ce taux de progression, considéré comme un maximum. Cela signifie que le revenu individuel de 100 n’aura besoin de rien pour passer en un an à 101, si la population reste stationnaire. Mais si celle-ci croît de 1%, le seul effet du progrès technique sera précisément que le revenu individuel n’aura pas besoin d’épargne pour rester fixe. S’il doit pourtant, suivant les préceptes de la prospérité, croître de 1%, il faut comme avant faire appel à l’épargne : celle-ci diminuera de 4 ou de 5 et sera de 16 au lieu de 20%, ou de 20 au lieu de 25%.

Le résultat global diffère en ceci: le travailleur qui veut faire passer son revenu, son gain, de 100 à 101 devra – comme tous les autres – consommer non pas 80 mais 84. Autrement dit, il y arrivera au bout non pas de 20 ans mais de 16, à supposer que rien ne vienne interrompre la progression automatique de la productivité.

Jusqu’ici nous avons pris en considération le gain monétaire, mais voilà qu’apparaît la véritable subtilité malthusienne de la doctrine du « welfare ». Une chose, affirme-t-elle, est l’output, le rendement individuel, autre chose est le véritable bien-être. Sur ce dernier influe le mode de répartition des consommations. A égalité de revenu dépensé – on comprend que le poste numéro un est toujours le saving, c’est-à-dire non pas la consommation mais l’investissement par dons gracieux au capital accumulateur – le bien-être peut croître ou décroître. Cela dépend des « goûts » individuels ou prédominants dans une population (avec l’aide de la publicité sous toutes ses formes) et aussi de la fameuse « structure des prix », c’est-à-dire l’encouragement à certaines consommations à prix réduit et la diminution d’autres à prix soutenu.

Il n’est certes pas possible ici de développer toutes les analyses et les schémas qui prétendent les représenter, dans le but de résoudre le fameux problème de l’optimum de population. Nous avons déjà dit que les conclusions de la plupart de ces économistes s’orientent vers la restauration de la prescription de Malthus : « structure » à prix élevé et faible consommation pour la nourriture ; à prix bas et consommation élevée pour tous les autres types de biens et de services, de l’habillement au cinéma, au scooter etc…

Cette école en conclut que même dans les aires densément peuplées, on peut parvenir à un développement du « bien-être » bien que la population continue à augmenter au rythme considérable constaté ces derniers temps. Ils ne se cachent pas toutefois les graves préoccupations que suscitent de nombreux pays modernes qui courent à la surpopulation, c’est-à-dire qui tendent à outrepasser l’optimum de population recherché avec tant de difficultés, causant ainsi la ruine tant de l’optimum numérique que du « welfare » moderne, manipulé et au plus haut point drogué.

39. La société du welfare

Nous avons déjà montré à diverses reprises des différences existant entre notre présentation de la société capitaliste moderne et celle contenue dans les formules que nous discutons aujourd’hui. Mais il faut insister sur quelques autres. Nous cherchons avant tout les classes et la distribution entre elles de la valeur produite ; nous en donnons la formule pour une société bourgeoise – "modèle" à trois classes : travailleurs percevant le salaire, entrepreneurs percevant le profit et propriétaires percevant la rente. Nos formules répartissent le produit social et le revenu social entre les trois groupes.

Dans la société particulière à laquelle s’applique la formule de la force de travail L et de la richesse K, on raisonne comme si tous les membres de la société étaient des travailleurs et si la richesse K était sociale, c’est-à-dire si tous les habitants en étaient partie prenante. Sans nier en effet que la répartition du revenu global entre les individus soit loin d’être uniforme (on applaudit même toto corde Malthus lorsqu’il observe que le transfert d’une partie des revenus aux relativement plus pauvres est autant de prélevé sur la formation de grands capitaux – ces misérables en effet seraient bien capables de tout bouffer et de ne rien "sauvegarder"), on raisonne sur l’indice L comme s’il comprenait tous les membres de la société, c’est-à-dire comme si tous étaient des travailleurs ayant entre eux les rapports habituels d’âge, de sexe, etc.

Et quand on demande d’épargner une certaine quote-part – on conclut d’après notre écrivain que pour les pays les plus heureux (lire: Amérique) elle ne doit pas être inférieure à 10 ou 12% - on la calcule en se référant à l’ensemble L sans aucune exception, même minoritaire. On considère donc le revenu national comme l’ensemble des revenus individuels homogènes et de type unique.

Par conséquent, ces malthusiens d’aujourd’hui laissent dans l’ombre non seulement les rentiers, leurs courtisans et prêtres, mais même les entrepreneurs. Leur société est celle où on imagine que le "patrimoine" de chaque entreprise est celui de tous les citoyens ou du moins de tous ses employés. Tous viennent en effet partager le revenu issu (aux ¾ !) de la force de travail et de la richesse sociale et nationale, ou entrepreneuriale. Puis quand ils épargnent, il est clair qu’ils reçoivent en échange des actions d’intéressement aux bénéfices de leur propre entreprise qui ont le caractère d’une participation "à titre de capital" au revenu national.

Ce supercapitalisme maquillé qui transparaît à travers toutes les apologies indécentes, à la mode Digest, de la felix America consiste à faire cadeau aux ouvriers de quelques actions de l’usine et à leur refiler "à tempérament" une bonne partie des produits de celle-ci ou d’entreprises similaires dans d’autres secteurs de la "structure de consommation".

Un tel système dans son mécanisme fondamental, inexorablement marchand, accule précisément le producteur-consommateur, le travailleur productif, à hypothéquer son travail futur – nouvel esclavage encore plus abject – en lui imposant d’avoir un corps et deux âmes, d’adjoindre à son être de travailleur qui supporte l’essentiel du poids social, la livrée du consommateur non productif. Et sur tout ceci trône l’équation imbécile prospérité=liberté.

40. Confrontation avec Marx

Si j’étais un capitaliste et un défenseur de l’utilité historique de l’accumulation capitaliste, laquelle s’est positivement imposée durant toute une époque, appartenant au passé en Occident mais jouissant en Orient d’un droit absolu et d’une efficience irrépressible, je préférerais pareillement faire les calculs de l’accumulation avec la formule de Marx plutôt qu’avec celle du welfare, barbouillée de science mais intrinsèquement irréelle et absurde.

Chez Marx, l’accumulation est demandée à la survaleur et non au salaire: elle est donc à la charge du profit et de la rente, jamais de la rémunération du travailleur. La société étant divisée en ces trois classes, cela n’a aucun intérêt ni sens de faire des moyennes à partir de la multitude de basses rémunérations de millions d’hommes et des hauts revenus des chefs d’entreprise et des gros propriétaires.

Le travailleur perçoit son salaire et le consomme entièrement. A l’origine, il suffit à peine à le faire vivre, il croît avec l’augmentation de la productivité, mais beaucoup plus lentement que celle-ci ; il élève son niveau de vie, mais n’atteint même pas en rêve les niveaux euphoriques où on puisse lui dire : mets-en de côté !

Le capitaliste et le propriétaire foncier ont le choix entre consommer profit et rente, personnellement ou avec leur petite cohorte de parasites, ou bien consommer moins voire être sobres jusqu’à rejoindre la moyenne conventionnelle du "per capita income" qui surclasse les meilleurs salaires et traitements, consacrant le reste à un investissement ultérieur et à l’accumulation élargie de capital.

Autrement dit, le capitaliste de Marx, le personnage de notre modèle de société bourgeoise, est beaucoup moins indécent en tant qu’exploiteur et spéculateur que celui – qu’il appartienne à l’entreprise anonyme ou à l’Etat-capitaliste anonyme – rencontré dans le modèle social, faux et inexistant, du welfare.

Le capitaliste de Marx peut admettre d’un cœur léger qu’il est une machine à prélever de la valeur sur le travail de ses ouvriers en la destinant à la fonction sociale d’accroître l’équipement technico-productif à une échelle que les économies non capitalistes n’auraient jamais pu atteindre. Il opère dans une société de classe, mais en même temps il vient réaliser la conquête pleine et entière qui consiste à faire passer la production du plan individuel au plan social.

La société de Spengler (modèle imaginaire) n’est qu’un égalitarisme marchand, ce que beaucoup prennent pour du socialisme. On peut la maquiller de cette manière, en masquant les surprofits des pays surindustrialisés, dans la mesure où elle n’identifie ni ne met en évidence le modèle pur de la société d’entreprises, mais le dilue dans le mélange offert par les sociétés actuelles qui contiennent, au moins pour moitié, une foule de petits bourgeois et de classes moyennes. Elle peut donc jouer sur l’équivoque des moyennes statistiques. Mais le résultat est plus que maigre. En imaginant que le revenu tiré du travail et celui tiré de la richesse arrosent tout le monde et que tout le monde contribue par l’épargne à accumuler en vue de nouveaux investissements, on ne parvient, après avoir imposé aux plus petits revenus le lourd pourcentage d’épargne de 12, 16, 20 et même 25%, qu’à un taux de croissance du capital social de 1% par an et de 2% en le couplant à l’augmentation de la productivité. Ce sont des taux ridicules : en un siècle, l’accroissement annuel de 1% n’aboutit qu’à un capital intermédiaire entre le double et le triple de celui de départ ! Avec 2%, on obtiendrait qu’en cent ans de vie du capitalisme la richesse sociale serait tout juste multipliée par sept ! Et le public de la patrie des milliardaires gobe ces fadaises !

41. Les comptes selon Marx

Au cours de cette étude (n°15 de "Programma") nous avons cité les chiffres du fameux tableau de la reproduction simple de Marx, étendu à la société ternaire, les 10 000 de produit se répartissant comme suit : 6 000 de capital constant, 1 500 de salaires, 1 500 de profits, 1 000 de rentes. Dans une telle société, ce qu’on appelle revenu national s’élèverait à 4 000. Supposons que l’année de départ, cette société soit composée de cent personnes, dont un propriétaire foncier, deux capitalistes (en chacune des deux sections) et 97 travailleurs.

Le revenu individuel moyen est évidemment de 40. Mais il se révèle être de 1 000 pour le propriétaire foncier, de 750 pour les deux capitalistes et de 1 500/97, soit 15,46, pour les salariés.

Messieurs les bourgeois ont admis qu’on peut travailler sur des modèles sociaux, qu’on a le droit de prendre pour unité de valeur une unité monétaire arbitraire même si celle-ci est sujette à oscillations et, avec leur mécanisme fondé sur une hypothèse mathématique portant sur les lois qui régissent le modèle, ils ont perdu tout droit de définir comme tautologie la construction de Marx, c’est-à-dire de l’accuser de supposer arbitrairement ce qu’on veut trouver et prouver.

Eh bien, lequel des deux modèles vous paraît ressembler davantage à la société où vous vivez ?

Poursuivons en promettant de ne pas donner de nouvelles formules mais seulement quelques chiffres.

Dans la société de Marx se pose le problème de Spengler: la population croît de 1% par an et on veut néanmoins que le revenu pro capite ne baisse pas mais progresse à son tour de 1%. Combien faut-il accumuler ?

Le propriétaire foncier est toujours seul, les entrepreneurs toujours au nombre de deux, les prolétaires passant à 98. Le revenu par habitant baisse de 40 à 39,65 si tout reste en l’état et en ce cas rien ne change pour les propriétaires et les capitalistes ; seuls les salariés voient leur revenu baisser à 1 500/98, soit 15,31.

Mais nous prétendons que le revenu moyen s’élève à 40,40 et que le revenu « national » est d’environ 4 080 lires pour 101 habitants. Si les rapports restent les mêmes, il se décomposera en 1 020 de rente, 1 530 de profits, 1 530 de salaires. Les travailleurs auront 1 530/98, soit 15,61, progressant précisément de 1%.

Toutefois, tandis que l’année précédente les avances de capitaux avaient été de 6 000 en capital constant et 1 500 en salaires, soit 7 500, il faudra qu’elles s’élèvent à 6 120 plus 1 530, soit 7 650. On devra donc épargner et investir 150 sur le gain de l’année précédente.

Qui débourse les 150? Les ouvriers? Jamais de la vie; Marx n’a pas peint le monde du capital sous un jour aussi sombre. C’est à messieurs les capitalistes de ne pas consommer l’intégralité du profit de 1 500 mais seulement 1 410 (90 de moins, 6%) ; et à monsieur le propriétaire de ne pas consommer 1 000 mais 940 (60 de moins). Ils ne vont pas tomber malades quand bien même leur consommation baisserait de 6% tandis que celle des travailleurs progresserait de 1%. L’année suivante, les capitalistes encaisseront néanmoins 1 530 et n’auront donc perdu que 4%, les propriétaires 1 020, avec le même effet.

Si tel était le plan de la reproduction élargie selon Marx, on avancerait très lentement. Il est évident qu’avec notre formule de l'accumulation, le rythme s'accélère énormément.

Il suffira de supposer que – s’adonnant à la très fameuse abstinence – les capitalistes et les propriétaires ne consomment que 85% de leur gros revenu pour obtenir une épargne de 15% de 2 500 et donc 375 lires à transférer au capital qui viennent grossir les 7 500 de départ. Le rythme annuel s’élève ainsi à 5%. A ce rythme, le capital est multiplié par 132 en un siècle.

Mais il n’est pas du tout difficile d’épargner et d’investir le double, soit 30% des profits-rentes, et de porter le taux à 10%. Dans ce cas, le capital est multiplié par 4 140 en un siècle. Les choses commencent à avancer.

42. A eux la parole

Un moment, diront Spengler et compagnie. Votre marotte favorite, à vous les marxistes, est d’appeler capital le produit annuel et même l’avance annuelle en salaires et matériaux consommés. Or dans l’investissement en vue de produire davantage, on ne trouve pas seulement les travailleurs supplémentaires et les matières premières que vous devez payer, il faut bien augmenter, au moins proportionnellement, la masse des équipements en achetant des machines, des bâtiments supplémentaires et ainsi de suite. Selon ce point de vue qui est le nôtre, c’est 5 fois plus qu’il faut mettre de côté.

Ceci n’est qu’un jeu de mots dont Marx se débarrasse facilement dans sa démonstration de l’accumulation élargie: il sert d’habitude à suggérer que les patrimoines capitalistes et immobiliers engendreraient spontanément de la valeur, en plus de celle que produit le travail humain.

L'objection ne veut rien dire. Mais supposons que la richesse sociale s’élève à 5 fois le revenu annuel global de toute la société qui, dans notre exemple, nous le savons, est de 4 000. Il faudra alors mettre l’épargne en rapport non pas avec notre montant (avance de capital, soit 7 500) mais avec le leur, 5 fois 4 000, soit 20 000.

Eh bien, si messieurs les capitalistes et propriétaires se donnent du mal pour épargner 60% au lieu de 30 seulement (ils disposeront toujours d’un fonds de consommation respectivement de 300 et 400 contre les 15 qui font vivre les travailleurs!), on pourra investir 1 500 par an et, en calculant le taux par rapport à 20 000 et non plus 7 500, on obtiendra un rythme annuel de 7,5%. En un siècle, le capital n’en est pas moins multiplié par 1 380, chiffre qui correspond au cours historique effectif de votre magnifique société bourgeoise.

Mais ils diront autre chose. Comment faire pour accroître de 7,5% par an la force de travail nécessaire à un investissement supérieur quand la population augmente à peine de 1% ?

C’est ici que saute aux yeux leur meilleur tour : considérer que la force de travail est proportionnelle à la population! Le secret de l’accumulation capitaliste primitive et de toute celle qui la suit a été justement d’extraire davantage de force de travail de la même population. Au début et au terme des sociétés précapitalistes (où, même pour les objets manufacturés, prévaut la petite production), les salariés, tout en étant plus nombreux que les artisans triés sur le volet, qualifiés et ayant besoin d’un long apprentissage, sont une petite fraction de la population. Leurs employeurs sont naturellement très peu nombreux, mais le nombre moyen d’ouvriers par firme capitaliste (individuelle à l’époque) est encore faible. Dès lors, moyennant la féroce expropriation graduelle de toutes les petites unités de travail autonome de paysans, artisans et petits bourgeois, le nombre de prolétaires croît, même relativement à la population, tandis que celui des capitalistes diminue à un rythme bien plus rapide que l’augmentation de la population. Soyons plus clairs : il y a un siècle, nos 100 habitants de la société-modèle sont passés à 1 000 au moins. Aujourd’hui, sous l’effet du rythme démographique, nous avons 2 700 "âmes", appartenant pour moitié à des classes hétérogènes, dont nous répartissons comme suit les 1 350 restantes : les capitalistes sont passés de 2 non pas à 28 mais, disons, à 10 ; les propriétaires fonciers de 1 non pas à 14 mais, disons, à 5 (c’est déjà trop) et les salariés sont au nombre de 1 335, environ 14 fois plus qu’au départ. Ce sont des chiffres abstraits ; dans la réalité, on va encore bien au-delà. Quant à la productivité technique, l’augmentation de 1% par an est risible. Nous la rapporterons à la composition organique du capital. Au début, chaque travailleur transformait peut-être une valeur double de son gain (à l’époque de Marx, c’est-à-dire il y a moins d’un siècle, il s’agissait en moyenne du quadruple). Aujourd’hui, dans certaines industries (par exemple la minoterie), 2 ouvriers suffisent là où il en fallait 100 : en moyenne la matière transformée vaut au moins 20 fois le salaire et la productivité a au moins décuplé. Nous sommes déjà parvenus à une force de travail 140 fois plus grande, même en limitant la croissance démographique à 1%. On obtient ce résultat en 100 ans avec un taux de croissance annuel d’à peine 5% ; et nos estimations ont certainement été trop prudentes.

Le modèle et la formule du "welfare" ont fait long feu.

43. Histoire économique

Les chapitres classiques de Marx sur l’accumulation primitive montrent par quelles voies le capital naissant satisfaisait sa faim de force de travail. L’une d’elles fut d’abord l’allongement de la journée de travail jusqu’à l’extrême limite physique. Puis on attira des femmes et des enfants sur les lieux de travail, fait à peu près inconnu à l’époque artisanale et rendu possible par la simplicité des actes de travail dans les fermes à travail collectif, puis dans les ateliers mécanisés. La dernière fut le dépeuplement des campagnes et l’urbanisation.

Il faut être attentif aux énormes différences sociales de la production à la campagne et à la ville. Dans l’agriculture, depuis des temps immémoriaux, la population active tend à coïncider avec la population totale ou à s’en écarter très peu. Non seulement hommes et femmes travaillent la terre, mais les enfants et même les vieillards sont systématiquement mis à contribution pour des tâches adaptées, y compris semi-domestiques. D’autre part, à l’encontre de cette utilisation totalitaire de la force de travail, les horaires de travail sont limités pour des raisons liées aux saisons et au défaut presque complet d’éclairage artificiel. Les heures quotidiennes de travail ont une amplitude très variable, mais leur total annuel ne peut dépasser une certaine limite.

Toutefois, étant donné ces conditions, la productivité technique du travail n’a pu varier que faiblement :ce travail s’appliquant nécessairement à la même surface, il n'est pas possible de concentrer la masse des travailleurs et les opérations successives sur des étendues toujours plus réduites.

Par conséquent, les phénomènes caractéristiques du capitalisme, même en considérant l’introduction à la campagne de l’entreprise capitaliste utilisant des employés salariés, n’ont pu acquérir le même rythme impétueux qu’à la ville. Le travail associé et la division technique du travail qui, sur une courte période, ont centuplé les capacités de la production d’objets manufacturés, y ont beaucoup moins d’influence.

Cette dernière a donc inéluctablement soustrait de la force de travail à l’agriculture, de sorte que tous ces éléments défavorables finissent par équilibrer le peu que les sciences appliquées ont rendu possible en termes de force de production des denrées agricoles à égalité de surface cultivée.

D’où les préoccupations classiques concernant le fait que le volume de la production d’aliments puisse ne pas suivre l’augmentation de la population totale; à l’opposé, rien n’interdit d’accroître indéfiniment la quantité de produits manufacturés, de produits et services non agricoles. La force de travail rendue disponible est suffisante pour assurer cette surproduction : du point de vue du capital, il serait souhaitable que, pour l’absorber, la population augmente encore plus qu’elle ne le fait.

Le développement va donc dans le sens d’une accumulation toujours plus grande de capital, surtout industriel. Avec lui croît le nombre de prolétaires, que ce soit absolument ou relativement à la population totale, et se forme la grande armée industrielle de réserve de Marx, composée de non possédants dépouillés désormais de toute réserve individuelle, séparés de leurs conditions de travail, armée subissant les effets des vagues alternées d’avancée et de crise que présente historiquement le cours général de l’accumulation.

Si le capital s’accroît, le nombre des capitalistes diminue en raison du phénomène de concentration des entreprises, et à un stade avancé du processus il diminue tant relativement à la population qu’en valeur absolue. Ce n’est donc pas un sacrifice du niveau de vie personnel des privilégiés qui menace de bloquer la tendance à l’accumulation : étant donné leur petit nombre, la peste sociale ne réside pas dans leur consommation personnelle ; ce ne fut même pas le cas lorsqu’ils étaient nombreux, car alors ils se consacraient vraiment à « faire avancer la roue de l’histoire ».

44. Parasitisme et mal-être

Aujourd’hui, le capitalisme décrépit d’Occident a donc cette possibilité de rendre parasitaire la consommation du producteur universel lui-même par son avilissante « structure des prix » et des "secteurs de consommation".

L’accumulation plus intense de capital accompagnée de la nécessaire mobilisation d’une force de travail toujours plus grande, devenant une fin en soi, a eu pour résultat que toute augmentation de la productivité du travail, même ayant dépassé toute prévision ancienne et récente, débouche sur une incitation à produire davantage.

Tant que l’économie reste dans les limites de l’entreprise et du marché, la solution n’est pas perceptible : au lieu de consommer davantage en fonction de besoins artificiels qui passent non seulement de la nécessité à l’utilité mais de celle-ci à l’inutilité et de cette dernière à la nuisance, pire que la privation, cesser d’épargner, d’accumuler et réduire le travail fourni de la seule manière possible, c’est-à-dire en comprimant le temps de travail quotidien.

Comme toute notre propagande le dit depuis un siècle et plus, la libération ne peut avoir qu’une signification concrète, non pas celle de la personne, mais celle de l’espèce humaine face à l’impitoyable nécessité qu’imposent les forces du milieu naturel où elle évolue.

Ne pouvant arrêter le rythme infernal de l’accumulation, cette humanité, parasite d’elle-même, brûle et détruit les surprofits et survaleurs dans un tourbillon démentiel et rend ses conditions d’existence toujours plus pénibles et insensées.

Aujourd’hui, l’accumulation qui rendit l’humanité savante et puissante, la martyrise et l’abrutit aussi longtemps que les rapports et la fonction historique qui furent les siens ne seront pas dialectiquement renversés.

Ce passage du «progressisme», si ce mot a pour un instant une signification sérieuse, au parasitisme, n’est pas propre au seul mode de production bourgeois..

Le mode féodal eut pour origine la fonction utile de toutes ses classes. Le nomade n’aurait pu devenir agriculteur et l’agriculteur de l’époque classique, déjà sédentaire, aurait été emporté et dispersé si la classe des hommes d’armes n’avait assumé la tâche de délimiter un territoire de travail et de semailles et de le défendre contre les attaques jusqu’à la récolte et au-delà.

Mais à l’époque de Malthus, cette fonction a changé historiquement de sens et les descendants de ces anciens condottieres ne défendent plus mais agressent et oppriment les misérables travailleurs de la terre.

Ce n’est pas par hasard si un cycle analogue du capitalisme a mené à la situation actuelle d’une production aux dimensions monstrueuses, inutile pour les neuf dixièmes à la vie saine de l’espèce humaine, et a suscité une superstructure doctrinale qui évoque la position de Malthus et appelle de ses vœux des consommateurs, dût-on les demander aux forces infernales, engloutissant sans pause ce que vomit l’accumulation.

L’école du bien-être, qui prétend que la capacité consommatrice des individus pourrait croître au-delà de toute limite, remplissant les quelques heures que le travail forcé et le repos laissent à chacun de démarches, de rites et de folies morbides tout aussi forcés, exprime en réalité le mal-être d’une société en ruine et, voulant écrire les lois de sa survie, ne fait que confirmer le cours, peut-être inégal mais inexorable, de son horrible agonie.